Pensée & société

Quelles influences des Gilets Jaunes en Europe ?

Écrit par Théo Boucart

Alors que les weekends de mobilisation se poursuivent en France et que le Grand Débat national s’est clôturé sur un constat mitigé, le mouvement des Gilets Jaunes semble avoir fait des émules partout en Europe. Quelles conclusions en tirer à un mois des élections européennes ?

Le 12 mars dernier s’est tenu le « Jour Fixe » des Jeunes Européens – Étudiants de Paris, en collaboration avec le magazine xulux. Pour rappel, le « Jour Fixe » est un évènement mensuel où les sections parisiennes des Jeunes Européens et de l’Union Européenne Fédéraliste se retrouvent dans une atmosphère conviviale pour débattre de questions européennes qui font l’actualité.

Quand bien même cela ne saute pas aux yeux de prime abord, le mouvement des Gilets Jaunes, actif depuis novembre 2018 et manifestant à l’origine contre l’instauration d’une taxe sur le diesel mais dénonçant rapidement la présidence d’Emmanuel Macron, possède une dimension européenne, du fait des mouvements analogues dans d’autres pays européens et des réponses que peut apporter l’Union européenne aux manifestants.

Quelles influences des Gilets Jaunes en Europe ? - groupe de gilets jaunes en france

Le débat organisé lors de ce « Jour Fixe » rassemblait quatre intervenants reconnus dans leur domaine : Rayan Nezzar, enseignant en économie et auteur de Génération Europe ; Violaine Delteil, maître de conférence spécialisée dans les questions sociales européennes ; Thomas Pellerin-Carlin, directeur du Centre énergie de l’Institut Jacques Delors ; et Danielle Tartakowsky, historienne des mouvements sociaux, co-rédactrice du livre L’État détricoté, De la Renaissance à la République en marche. Un temps annoncée, Ingrid Levavasseur, l’une des porte-paroles des Gilets Jaunes, n’a finalement pas pu se déplacer.

Révoltes des classes moyennes, Paris contre « la province » : petite sociologie des Gilets Jaunes

Pour Danielle Tartakowski, le mouvement des Gilets Jaunes reflète les profondes mutations de l’État social. Les Trente Glorieuses étaient marquées par le programme du Conseil National de la Résistance (CNR) et par un système de redistribution généreux. Les années 1980 ont vu ces assises être déconstruites par la nouvelle doctrine économique et sociale et les classes moyennes supportent depuis lors l’essentiel de l’effort fiscal. Le rôle de l’État a reculé mais c’est toujours vers lui que l’on se tourne en cas de problème, d’où un certain paradoxe selon l’historienne : les Gilets Jaunes rejettent largement le politique, mais ils se tournent vers l’État pour trouver des solutions, et non, par exemple, vers le secteur privé.

Violaine Delteil acquiesce sur l’importance numérique des classes moyennes dans le mouvement et parle même de « segmentation des services publics ». Il n’y aurait pas tant un recul de l’État providence qu’une différenciation de l’offre de services publics en fonction de la situation sociale et géographique. De nombreuses personnes issues des Gilets Jaunes n’habitent pas dans une grande ville et font face à des difficultés financières. Elles n’ont pas le choix de leur mode de vie et sont donc obligées de prendre leur voiture pour aller travailler. D’où l’élément déclencheur cristallisé par la volonté d’instaurer une taxe sur les carburants. Par conséquent, il faudrait éviter de ne voir dans les Gilets Jaunes que les éléments conservateurs, il s’agit bel et bien d’un mouvement contestant le système politique et économique actuel.

Rayan Nezzar va dans le sens de ce qui a été déjà dit : les Gilets Jaunes sont une révolte des classes moyennes. Elle est révélatrice d’une fracture sociale, d’un fossé grandissant entre les revenus du travail et ceux du capital, et d’une augmentation des inégalités en France, en Europe et en Amérique du Nord. L’ascenseur social s’est quelque peu coincé dans notre pays et la fracture territoriale est béante : selon l’enseignant en économie, la croissance économique est deux fois plus importante en Île-de-France que dans les autres régions françaises. Tout cela mène à une fracture politique et électorale entre les « libéraux » et les « conservateurs ». Cette fracture démocratique est à interroger en France, mais également en Europe (l’appropriation des enjeux européens par les citoyens demeure faible, même en période électorale).

Le « Grand Débat » proposé par le Président de la République serait-il donc un remède à cette fracture démocratique ? Rayan Nezzar le pense, quand bien même la France a encore du chemin à faire pour remobiliser les citoyens désabusés par la politique.

L’écologie : l’Alpha et l’Omega du mouvement ?

L’un des thèmes de discussion du Grand Débat était la transition écologique, une notion centrale pour la bonne compréhension du mouvement des Gilets Jaunes. Quels sont pour autant les enjeux écologiques précis ?

Pour Thomas Pellerin-Carlin, écologie et justice sociale doivent aller de paire. Puisque l’étincelle de la contestation a été l’augmentation des prix du carburant, il est nécessaire de penser la transition énergétique pour penser la transformation de l’État et le développement des inégalités. Et le chercheur de l’Institut Jacques Delors de donner un exemple concret concernant la fiscalité énergétique : tandis que le kérosène est taxé à 0% (l’avion est par ailleurs un moyen de transport principalement pour les revenus assez importants), l’essence l’est à 60% (les revenus plus faibles dépendent de la voiture pour leur transport).

L’énergie est au centre des activités économique et humaines et son utilisation est indispensable pour de très nombreuses tâches de la vie quotidienne. Pour autant, le changement climatique impose un modèle économique et énergétique renouvelé, le passage du « vieux monde » énergivore au « nouveau monde » des énergies renouvelables. Ce processus de « transition énergétique » possède à la fois une dimension technologique et sociétale : les citoyens doivent s’approprier les choix énergétiques nouveaux, sans quoi leur hostilité pourrait entraver le développement des énergies renouvelables ou de l’efficacité énergétique. De manière plus générale, les choix concernant l’énergie et les transports doivent être débattus démocratiquement (le développement de la voiture ne l’a jamais été, sauf dans le canton suisse des Grisons…)

Pour M. Pellerin-Carlin, ce changement de modèle économique et énergétique prendra du temps, mais il est nécessaire et doit être pris en considération pour analyser les Gilets Jaunes et leurs conséquences en Europe.

Les Gilets Jaunes, vers une opinion publique européenne ?

Comment dissocier le débat national et européen ? Les élections européennes semblent être déterminées par des considérations de politiques nationales.

Cette question du public met en exergue la nécessité d’un débat public européen et de l’appropriation des enjeux européens par les citoyens. Le mouvement des Gilets Jaunes ne serait-il pas une manifestation de l’émergence de ce débat public ?

Pour Danielle Tartakowsky, la solution n’est justement pas de dissocier, mais de renforcer les liens entre les enjeux nationaux et européens. Violaine Delteil va même plus loin en affirmant que si l’appropriation des questions européennes par le niveau national et local est faible, la réciproque l’est tout autant : les institutions européennes ne s’approprient pas suffisamment des enjeux nationaux et locaux, donc paraissent éloignés des préoccupations quotidiennes. La crise actuelle en France est également une crise européenne et le modèle d’intégration communautaire, basé sur la concurrence à outrance et la course au moins disant social, est à revoir.

Rayan Nezzar note néanmoins l’européanisation « de fait » de l’opinion publique durant des périodes de crise (les crises grecques ou la crise migratoire) mais qui n’est peut-être pas assumée par les pays membres. Il faut donc clarifier le débat et admettre qu’un certain nombre de questions relèvent du niveau européen. Pour ce faire, les institutions françaises doivent avoir une vraie discussion sur la politique européenne menée par notre pays. Selon Thomas Pellerin-Carlin, la difficulté vient également du fait que la « démocratie » soit le pouvoir (cratos) au peuple (démos). Or, l’UE a un « cratos », mais pas de « démos », le peuple européen n’existe pas et cela entrave le développement d’une opinion publique transnationale.

L’européanisation constatée des Gilets Jaunes semble être pourtant un signe d’un débat public plus européen. Danielle Tartakowsky pointe le fait qu’il ne s’agit pas de la première vague contestataire transnationale : les mouvements altermondialistes de la fin du XXème siècle et du début des années 2010 en sont la preuve. Néanmoins, les Gilets Jaunes ne sont pas comparables : manifester en France et en Allemagne n’a pas la même signification, cette dernière ayant conservé des corps intermédiaires très puissants (syndicats et Bundesländer) entre l’État et les citoyens. Pour Mireille Delteil, les revendications pour un « salaire décent » dans les pays d’Europe centrale et orientale seraient un axe autour duquel le mouvement pourrait se transnationaliser. Rayan Nezzar va plus loin en arguant du fait que c’est un socle entier de droits sociaux communs qui manque à l’Europe.

La mondialisation dérégulée est une raison expliquant également les revendications des Gilets Jaunes. Dès lors, l’Europe est-elle le bon niveau pour répondre à ces multiples enjeux ? L’Europe doit avoir un leadership réglementaire dans la mondialisation mais ne pourra pas faire grand-chose toute seule. Le mouvement aurait-il donc mis en exergue des problèmes de gouvernance bien plus large ? Toujours est-il que malgré son déclin, il demeure bien présent et ses revendications restent plus que jamais d’actualité, en France, en Europe et dans le monde entier.

À propos de l'auteur

Théo Boucart

Spécialiste de l’Union européenne, de son histoire et de ses politiques, il s’intéresse particulièrement aux enjeux de transition énergétique, de gouvernance macroéconomique et de démocratie européenne.

Grand voyageur épris de la diversité culturelle de notre continent, militant associatif passionné (en tant que Président des Jeunes Européens – Étudiant de Paris et organisateur du Model European Union – Paris), il s’emploie à faire connaître « l’Europe concrète », celle qui ne profite pas qu’à une petite élite privilégiée.

Depuis près d’une décennie, l’Europe est pour lui un idéal perfectible, un objet politique que tous les citoyens européens doivent s’approprier, condition sine qua non de sa pérennité.

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