Pensée & société

Les traders vont-ils sauver la planète ?

Écrit par Angélique

Tous les efforts écologiques que nous faisons à titre individuel sont triviaux. C’est même décourageant de voir à quel point nos petites actions personnelles ont peu d’effet

affirme Jeremy Grantham, le Cassandre de Wall Street. Que les défenseurs de la cause environnementale soient d’accord ou non, dans une bulle où les traders sont rémunérés aux résultats annuels ou trimestriels, surveiller la montée des eaux est bien plus marginal que de suivre le cours du dollar australien.

Les investissements financiers guident les avancées mondiales. Après la Seconde Guerre mondiale, le budget investi pour conquérir l’espace a connu le succès de 1969. Vers quel avenir se tourner maintenant que les investissements peuvent freiner ou accélérer dans le durable comme l’éphémère ? En cherchant les moyens d’accélérer beaucoup plus l’investissement, la question de la transition environnementale se pose.

Les énergies fossiles ont été le principal moteur de la révolution industrielle, accompagnant sa croissance. Ce modèle, qui se confronte actuellement à un nombre de remises en causes grandissant, l’épuisement s’approche. Personne de censé ne peut à présent nier que ce dernier a déjà détruit bon nombre de richesses par rapport à celles qu’il a créées. Le chaos climatique annoncé par les communautés de scientifiques ne semble pourtant pas alerter les investisseurs, pourtant les besoins d’investissements massifs et pertinents sont là. Alors, que font les investisseurs ?

Aux États-Unis, les plus généreux cèdent la moitié de leur richesse à leur mort. Parmi les dons philanthropiques, 2% ont été attribués l’année dernière à des projets favorables à la cause environnementale, et seulement 6,5 milliards de dollars dans les technologies propres. Ce chiffre représente seulement 15% de l’argent accordé à des start-ups internet.

« Le risque environnemental est le seul qui a 100% de chance d’arriver. Et c’est paradoxalement le seul dont Wall Street se fiche ! »[1] commente Grantham.

Paradoxe supplémentaire, le climat est un des facteurs pris en compte dans le calcul des prédictions d’investisseurs spécialisés dans les compagnies dépendantes des énergies naturelles[2]. Même dans un monde de plus en plus maîtrisé grâce aux technologies, le climat est encore maître. Une prise de conscience grandissante dans les domaines de l’investissement agricole, la restauration, les compagnies touristiques et de voyage commence toutefois à se dessiner dans le fond de la toile des investissements mondiaux. Ainsi, le tableau est-il aussi sombre que Grantham le décrit ?

L’investissement à impact social

La priorité ultime pour les investisseurs est le retour financier, les impacts environnementaux et sociaux ont joué un rôle de seconde zone jusqu’à présent, si certains tout du moins s’en souciaient. L’émergence de l’investissement à impact social en tant que “stratégie cherchant à générer des synergies entre impact social, environnemental et sociétal d’une part, et retour financier neutre ou positif d’autre part”[3] pourrait peut-être inverser la courbe.Sans prétendre que ce nouveau fonctionnement puisse réellement faciliter les investissements à grande échelle dans l’économie verte, l’investissement social a le mérite de poser la pierre pour des décisions qui prennent en compte l’environnement. Pendant longtemps le gouvernement et les actions philanthropiques ont été considérés comme les premières sources de diverses actions en faveur de l’environnement. Les changements climatiques et sociaux sont arrivés à présent à un point où des transformations significatives à grande échelle ne peuvent se concrétiser sans l’aide d’investissements privés.

Dans les années 90, les investissements dans le renouvelable étaient perçus comme peu prometteurs en termes de performances, fin de la discussion. Cet argument pris pour vérité s’est finalement vu discrédité, avec un modèle à présent plus binaire. D’un côté l’impact des investissements traditionnels avec des issues propres et respectueuses, où les investisseurs sont présents en partie, et de l’autre où ils investissent totalement pour des retours économiques.

Les investisseurs de ce premier paradigme sont enclins à perdre une partie de leur apport financier pour le bien social et environnemental, et sont considérés comme des investisseurs changeant entièrement la donne. Le second modèle cherche une ligne fiscale conventionnelle en priorité, avec en arrière-pensée l’impact social environnemental, voire après le profit et la planète.

Cette description résume le spectre distinguant la philanthropie de l’investissement pur, avec un impact d’investissement apparaissant dans le débordement de l’un vers l’autre[4].

Ces banquiers de la cause climatique :

Michael Bloomberg : fondateur de l’agence Bloomberg et ancien maire de New York, philanthrope.

John Doerr : investisseur dans la greentech.

Tom Steyer : fondateur du Hedge Fun Farallon Capital[5].

 

Tesla et Warby Parker sont deux exemples montrant que le succès et changement à impact positif ne sont pas mutuellement exclusifs. Tesla pour les compagnies à but lucratif avec un impact environnemental comme cheval de course, Warby Parker est une société classée B Corp (certification octroyée aux sociétés commerciales à but lucratif répondant à des exigences sociétales et environnementales, de gouvernance ainsi que de transparence envers le public[6]).

Un  potentiel trop idéaliste ?

Pour un CEO où entrepreneur, le modèle de la compagnie doit bien entendu être assez solide pour faire de l’argent avant de prendre en considération l’impact social et environnemental. Le cas échéant, l’entreprise a de fortes chances d’avoir une portée et échelle limitée.

Le mélange des informations entre la finance et la philanthropie serait considéré comme une mauvaise stratégie économique pour les plus sceptiques. D’autres (comme l’auteur de ces lignes) croient que cette pratique aurait au moins le mérite de pouvoir être adaptée au mouvement mainstream des investissements mondiaux. Sans se faire d’illusions sur l’effet limité de l’investissement à impact social, ce constat permet d’affirmer qu’il n’y a pas encore assez d’investisseurs désireux de mettre de côté une partie des retours financiers au profit dudit effet. Au mieux, c’est pour l’instant la cerise, pas le gâteau.

Attirer les investisseurs

Quel que soit le type d’investisseur concerné, l’analyse économique est toujours le critère le plus important à être pris en compte avant la concrétisation d’un investissement, ouvrant la voie à la large majorité de 210 trillions d’actifs financiers pour avoir une influence lourde et positive sur le monde.

Un business qui a un quelconque impact positif aura une plus large audience qu’une entreprise qui compte exclusivement sur l’impact positif sur l’environnement et le progrès social.

Attirer les investisseurs est possible, et même en enpruntant des voies différentes. L’entrepreneur social enthousiaste peut choisir de monter une corporation annexe ou de gagner en visibilité en ayant son entreprise classée dans une base de données appelée GIIRS (Global Impact Investing Ratings System). Ce système évalue et compare l’impact de nombreuses compagnies, ce qui peut guider les investisseurs pour prendre une décision.

Les entrepreneurs avec plus de choses à apporter qu’un simple « impact » ne sont pas limités au cadre d’entreprises annexes ou classement GIIRS. Les investisseurs concentrés sur les apports impactant (et plus proche de la grande majorité des investisseurs) recherchent avant tout des opportunités, et essaient d’atteindre une rentabilité double, voire triple, autant que faire se peut.

La prise en compte des risques liés au changement climatique ne doit pas être repoussée éternellement. Quantifier le bilan des établissements bancaires et les enjeux financiers est maintenant possible. Même si l’expertise interne manque le plus souvent pour évaluer le risque financier d’un placement ayant un impact environnemental, les décisions d’investissement peuvent toujours se contenter de consulter les notations RSE (Responsabilité Sociale et Environnementale) mises à disposition par les entreprises ayant des critères ISR (Investissement Socialement Responsable).  Les analyses crédit et les investisseurs posant le risque du réchauffement climatique ont alors le devoir d’évoluer vers une étude aussi poussée que les analyses pour le risque de marché ou le risque de liquidité.

La suite suédoise

Face aux crises sociales et économiques, des voix se sont toujours élevées plus haut que les autres pour faire entendre une secousse plus bouleversante que ce que la presse bien-pensante et corrompue laisse transparaître. Plus que pour sensibiliser chacun, les allocutions récentes sur l’urgence climatique exprimée par Greta Thunberg sont transmises comme un miroir de Cassandre moqueur par les dirigeants. Malgré les discours et les émotions, quel que soit le combat, ce sont toujours les garants des choix publics qui prennent les décisions financières et ont le dernier mot. Plus que pour sensibiliser chacun, les allocutions récentes sur l’urgence climatique exprimée par Greta Thunberg sont transmises comme un miroir de Cassandre moqueur par les dirigeants. Malgré les discours et les émotions, quel que soit le combat, ce sont toujours ceux pour qui les gens votent la direction de leur futur et ceux qui prennent les décisions financières qui ont le dernier mot.

Références pour l’esprit, nourriture pour la machine à café

Sur le sujet des traders et de la finance capitaliste, on peut lire la délicieuse analyse de Frédéric Lordon dans le livre “Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières” (2008, éditions “Raisons d’agir”).

Pour ce qui est d’un potentiel effondrement de la civilisation thermo-industrielle, le livre “Comment tout peut s’effondrer – Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes” reste une référence (2015, Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Éditions du Seuil).

À propos de la vertu, pour en clore avec ces lignes, la philosophie de Baruch Spinoza rappelle les idées de négation du libre arbitre comme réalité concrète. Le libre-arbitre pose la question de la volonté comme cause première de nos actions. Nous nous pensons autonomes, nous nous croyons libres, chaque jour et à travers chacun de nos actions, par les messages des médias ou les suggestions que nous recevons : nous pensons encore avoir le choix sur tout ce qui nous entoure. Spinoza comme d’autres philosophes ont mis cette idée en doute.

Le libre arbitre pourrait n’être tout simplement qu’une illusion due à l’ignorance des causes qui nous font agir. À cet égard, le déterminisme en Spinoza soutient que l’Homme n’a aucune raison de penser qu’il occupe une position privilégiée dans le monte. L’Homme ne serait en définitive qu’”une partie de la Nature” (Éthique). Si nous nous croyons libres, soutient Spinoza, c’est parce que nous ignorons les causes qui nous font agir. Cette idée du libre-arbitre est donc réduite à une illusion qui proviendrait de notre ignorance. Nous nous pensons autonomes, nous nous croyons libres, chaque jour et à travers chacun de nos actions, par les messages des médias ou les suggestions que nous recevons : nous pensons encore avoir le choix sur tout ce qui nous entoure. Spinoza comme d’autres philosophes ont mis cette idée en doute. Le libre arbitre pourrait n’être tout simplement qu’une illusion due à l’ignorance des causes qui nous font agir. À cet égard, le déterminisme en Spinoza soutient que l’Homme n’a aucune raison de penser qu’il occupe une position privilégiée dans le monte. L’Homme ne serait en définitive qu'”une partie de la Nature” (Éthique). Si nous nous croyons libres, soutient Spinoza, c’est parce que nous ignorons les causes qui nous font agir. Cette idée du libre-arbitre est donc réduite à une illusion qui proviendrait de notre ignorance.

[1] https://www.bioalaune.com/fr/actualite-bio/37990/milliardaire-americain-consacre-quasi-totalite-fortune-lecologie

[2] https://www.investopedia.com/trading/market-futures-introduction-to-weather-derivatives/

[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Investissement_%C3%A0_impact_social

[4] Source : 'Impact Investment Spectrum, based on materials par Brian Walsh, Scott Lawson, et Laurie Lane-Zucker

[5] https://en.wikipedia.org/wiki/Farallon_Capital

[6] https://fr.wikipedia.org/wiki/Certification_B_Corp

À propos de l'auteur

Angélique

Machine à écrire humaine qui semble avoir huit pattes, engin à penser et automate à questions, Angélique fait de sa curiosité obstinée un prétexte pour déverser pensées et réponses dans ses articles savamment disposés sur la toile. A écrit depuis quelques années déjà, et a l'intention de continuer jusqu'à ce que l'on vienne sceller son cercueil. Les maître-mots à bord de son bateau : toujours questionner, savoir où poser l'encre et quand partir explorer de nouveaux horizons. Se faire son propre avis, ou reconnaître ne pas en avoir, lui permet de s'adapter aux lecteurs, employeurs comme docteurs.
Entre plume indépendante, au service d'entreprises ou d'universités, Angélique s'alimente de pages de tous bords pour vomir ce qu'elle a digéré au lectorat prêt à recevoir et échanger à ce sujet.

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