Musique Pensée & société

La Marseillaise : française et universelle

Écrit par Ambre Hagar

Va, passe ton chemin ma mamelle est française
N’entre pas sous mon toit, emporte ton enfant
Mes garçons chanteront plus tard « La Marseillaise »
Je ne vends pas mon lait au fils de l’Allemand !
Le fils de l’Allemand, paroles de Gaston Villemer et Lucien Delormel, 1882 (in Frédéric Robert, La Marseillaise, Paris, 1989)

Peu d’éléments sont aussi français, et reconnus comme tels dans le monde, que la Marseillaise ; elle est au même titre que le drapeau tricolore, un symbole de la France Républicaine, héritière de sa Révolution. L’historien Thomas Carlyle, célèbre pour son livre The French Revolution : A History (1873) disait à son propos :

La Marseillaise est le chant qui fait bouillir le sang dans les veines, qu’on chante avec des pleurs et du feu dans les yeux, avec un cœur bravant la mort. 

Comment un chant composé il y a un peu plus de 300 ans a-t-il pu s’imposer comme un hymne patriotique et national ? Quelle est l’origine, l’histoire de cet air, qui divise aussi bien qu’il rassemble ?

La Marseillaise un chant révolutionnaire

Naissance

La Marseillaise est née en plein milieu de la Révolution Française, dans un contexte d’effervescence politique incomparable. Par exemple la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen vient d’être écrite le 26 août 1789, et en septembre 1791 la monarchie constitutionnelle est instituée. Mais c’est aussi une période de crise grave : le roi a tenté de s’enfuir en juin 1791 pour rejoindre l’Autriche, le royaume de sa femme, Marie Antoinette ; le peuple se méfie du couple royal, et la guerre gronde aux frontières françaises avec les monarchies d’Europe.

C’est dans ce contexte que le jeune Rouget de lisle va composer son air qui le rendra célèbre. Lancé dans une carrière militaire, il n’y est pas très bon, et rêve plutôt de littérature et de poésie. Ses écrits ne rencontrent qu’un tiède succès, en revanche c’est un bon parolier. Il est nommé capitaine à Strasbourg en mai 1791, et il se lie d’amitié avec le maire de la ville (Dietrich). Celui-ci organise un dîner le soir du 25 avril 1792, durant lequel il évoque son souhait d’organiser un concours de chant pour la création d’un air capable de galvaniser les troupes. Nous sommes la veille de l’entrée en guerre avec l’Autriche, il faut donc donner du courage aux hommes qui partiront au combat. Rouget de l’Isle est royaliste et non révolutionnaire, mais face à la menace autrichienne tous les français doivent s’unir. Les chroniques de l’époque disent que Rouget de l’Isle rentre de cette soirée, un peu ivre, et qu’il aurait lu sur les affiches annonçant la guerre «Allons enfants de la patrie l’étendard de la guerre est déployé ». Saisi de ce qu’il décrit comme une transe, il écrira le texte et la musique de la Marseillaise en cinq heures cette même nuit.

Contexte et histoire

À l’époque, ce chant ne s’appelait pas « La Marseillaise» mais le « Chant de guerre pour l’armée du Rhin », et il aurait pu être un chant révolutionnaire parmi tant d’autres.

Partition originale du "Chant de guerre pour l’armée du Rhin"

Partition originale du “Chant de guerre pour l’armée du Rhin”

On peut penser par exemple à deux airs révolutionnaires fameux : «La Carmagnole» et «Ah ! ça ira», mais ces airs n’ont jamais atteint le niveau d’enthousiasme que la Marseillaise produit. Les raisons sont multiples, tout d’abord l’inspiration, que certains attribuent à Boileau (poète royal du XVIIe) ou encore à Eschyle (Les Perses, dramaturge grec), certains évoquent Mozart. Mais ce que la Marseillaise réussit, et ce qui s’inscrit dans l’idée de l’émergence de la nation, c’est cette synthèse dans ses paroles et son air, d’une culture classique, avec le populaire (les slogans d’affiches, les grandes déclarations sur la gloire de la patrie, qui saturent l’espace public de l’époque). Sans entrer dans les détails musicaux, la Marseillaise tire aussi son succès de la richesse de sa musique, étant composée de six thèmes musicaux différents, qui alternent entre un mode épique et un mode lyrique. Elle joue sur toutes les émotions. Par ailleurs, le refrain est une exaltation d’un esprit empreint de liberté et de la défense de la patrie et de l’idéal citoyen de la nation.

Rouget de l’Isle avait écrit la Marseillaise dans un but précis, l’unification patriotique, mais comme toute grande œuvre, elle échappa rapidement à son compositeur. Elle devint rapidement un air de l’insurrection populaire et de la révolte contre la monarchie. Rouget de l’Isle ne put jamais supporter que son « Chant de guerre pour l’armée du Rhin » soit entonné durant la prise des Tuileries le 10 août 1792, ou lors de chaque utilisation de la guillotine. Il proclamera

Je serais indigné si les malintentionnés ou les ignorants me jugeaient comme un ancien terroriste ou un fomentateur de révolutions. Je n’ai pas composé La Marseillaise pour soulever les pavés de Paris, mais bien pour renverser les cohortes étrangères. Nos sillons ne doivent pas boire le sang français, ils sont destinés à recevoir des épis nourriciers qui grandiront pour vivre en frères !

Pourquoi La Marseillaise : un chant au féminin ?

Pourquoi la Marseillaise plutôt que l’Air des Strasbourgeois ? Lorsque Rouget de Lisle compose son air fameux, il le nomme « Chant de guerre pour l’Armée du Rhin » et pourtant c’est le nom de Marseillaise qui passera à la postérité. La première raison et la plus connue, est l’appropriation de l’hymne par les confédérés marseillais qui arrivent à Paris en 1792. Elle devient alors « la chanson des marseillais ». Il est fort probable que le changement de nom se soit opéré par association linguistique, de « la chanson des marseillais », à la « chanson marseillaise » pour finalement
en arriver à « la Marseillaise ». Mais le langage reflète la vision du monde de l’énonciateur. L’historien Hinrich Hudde s’est intéressé précisément à « comment la Marseillaise devint femme ».

Rappelons l’immense succès qu’a connu l’air durant la période révolutionnaire mais aussi bien après. Cette chanson qui est souvent considérée comme sans titre, prête son air à une grande variété de « Marseillaises » : on peut pour n’en citer que quelques-unes penser à « la Marseillaise égyptienne », la « Marseillaise anticléricale », ou encore la « Marseillaise des buveurs ». Par ailleurs, l’air est intégré dans de petits opéras à succès su XIXe siècle, comme l’Offrande à la liberté, une scène patriotique jouée pour la première fois en 1793.

La Marseillaise (départ des volontaires de 1792) Sculpture de François Rude, terminée en 1836 - Arc de Triomphe de L'Etoile, Paris

La Marseillaise (départ des volontaires de 1792) Sculpture de François Rude, terminée en 1836 – Arc de Triomphe de L’Etoile, Paris

Dans une des scènes, la liberté apparaît sous les traits d’une femme, répondant aux appels du peuple prêt à partir pour la guerre. Par ailleurs, le XIXe voit s’imposer l’image de la femme-liberté, que ce soit dans le très célèbre tableau de Delacroix, ou avec la Statue de la Liberté offerte par la France aux États-Unis. Le sculpteur Rude qui réalise pour l’Arc de Triomphe (1836) le bas-relief « Le Départ des volontaires » y fait figurer une figure ailée, ange féminin guerrier qui la bouche ouverte semble appeler par ses mâles accents la victoire pour les soldats français. Ces deux œuvres d’art qui, à leur origine, n’avaient pas de rapport bien clair avec la Marseillaise, prêtent leurs visages, leurs gestes et leurs postures à l’imaginaire de la Marseillaise. C’est l’impact de Rude qui semble le plus marquant. À partir de ce bas-relief, la Marseillaise sera ailée et prendra son vol : chez Hugo, « La Marseillaise ailée et volant dans les balles », chez Doré en 1870, dans l’imagerie plus ou moins populaire, et chez Rostand qui appellera Le Vol de la Marseillaise ses poésies se référant à la première guerre mondiale. Un geste pathétique, qu’on pourrait appeler celui de la Marseillaise, caractérise la plupart de ces figures féminines : un bras levé, portant le drapeau (Delacroix), l’épée (Rude), un flambeau (Doré) ou indiquant l’ennemi. La Marseillaise symbolisée par une femme, une déesse, ou un ange-femme s’insère dans tout un système politique et culturel. Maurice Agulhon analyse bien ce symbolisme surtout post révolutionnaire, en citant J. Giraudoux :

Changer un pays de royaume en république était en changer le sexe même 

La Liberté, la Patrie, la République (et la Révolution, la Raison, la Commune), Marianne… la Marseillaise s’insère dans cette série, qui pourrait commencer avec Jeanne d’Arc, archétype français de la guerrière, portant l’étendard ou l’épée.

Un chant patriotique : l’hymne national

Un emblème de la République

Si la Marseillaise est composée en avril 1792, il faut attendre 87 ans avant qu’elle ne devienne l’Hymne National. En effet, bien qu’elle soit nommée
« chant national » le 14 juillet 1795, elle est éclipsée pendant une longue période : Napoléon Ier lui préfère Veillons au salut de l’Empire mais aussi le Chant du départ et la Marche consulaire. Lors de la Restauration c’est l’air populaire Vive Henri IV ! qui est choisi comme hymne monarchique. Lors de la Commune de Paris en 1871, celle-ci se dote de son propre hymne La Marseillaise de la Commune. Elle ne sera remise à l’honneur qu’avec l’arrivée de la IIIe République. Ce choix d’un hymne national n’est pas anodin, il a tout d’abord une portée politique, inscrire la IIIe République comme l’héritière des valeurs révolutionnaires de 1789. Par ailleurs, ce n’était pas un choix évident : la Marseillaise est un chant qui symbolise le renversement du pouvoir, il est donc intéressant qu’il devienne le symbole du nouveau pouvoir. S’il y a une perte de sa dimension révolutionnaire, elle reste ancrée dans un idéal du patriotisme que la nouvelle République voit s’incarner dans l’idée du soldat citoyen.

En 1911, Le ministre de l’Instruction Publique, Maurice-Louis Faure, décide que

l’Hymne National doit être appris et chanté dans toutes les écoles où le chant est compris parmi les matières obligatoires de l’Enseignement.

Ce choix, trois ans avant le début de la première guerre mondiale, s’inscrit dans la volonté de former le patriotisme et une certaine cohésion sociale au sein de l’école, et ainsi que tous s’attachent à la patrie comme une deuxième mère. La Constitution du 27 octobre 1946 reconnaît que l’hymne national est La Marseillaise, ce que consacre l’article 2 de la Constitution de la Vème République, l’associant au drapeau tricolore, à la devise de la République et au principe de démocratie.

Un chant révolutionnaire banni à partir de 1804

La Restauration interdit tant la Marseillaise que le Veillons au salut de l’Empire, chants séditieux, valant des condamnations à des mois de prison aux manifestants républicains ou bonapartistes qui bravent l’interdit. Vive Henri IV, hymne de la Monarchie restaurée laissera peu de traces dans les mémoires. On s’inquiète des souvenirs que ces sons martiaux pourraient réveiller et des mouvements d’enthousiasme qu’ils pourraient susciter. La Monarchie de Juillet, issue d’une révolution qui se fit au son de la Marseillaise, autorise ce chant à ses débuts. Dans les premiers temps, Louis-Philippe, pour se faire accepter par les héros des Trois Glorieuses, le chante depuis son balcon du Palais-Royal, presque à la demande, les yeux au ciel et la main sur le cœur.

La Liberté guidant le peuple - Eugène Delacroix - 1830 Commémore les Trois Glorieuses (la Révolution de Juillet) le 28 juillet 1830.

La Liberté guidant le peuple – Eugène Delacroix – 1830 Commémore les Trois Glorieuses (la Révolution de Juillet) le 28 juillet 1830.

Il le fait ensuite jouer la par la garde aux Tuileries et, à cette occasion le fredonne ou « fait semblant » de le chanter, dira le ministre puis mémorialiste Charles de Rémusat. Il accorde même la Légion d’honneur et une pension modique à Rouget de l’Isle qui évite à l’auteur, retiré à Choisy le Roi de mourir dans la misère en juin 1836. Cependant ce sont surtout les républicains qui chantent la Marseillaise dans les émeutes ou manifestations. L’hymne y est clairement hostile au régime : les hommes et les femmes qui chantent et qui s’emparent momentanément de l’hôtel de ville portent des rubans rouges comme signe de reconnaissance et de protestation.

Elle est reprise par les officiels dans une brève période de fièvre patriotique, en 1840, quand sous le ministère Thiers, la France apporte son soutien au pacha d’Égypte Mehmet-Ali et est menacée par l’Angleterre, la Russie et la Prusse. Fièvre passagère puisque aussitôt Thiers remplacé par Guizot, la Marseillaise disparaît comme hymne officiel. Fin 1851, la résistance au coup d’état du 2 Décembre, en province, comme à Paris, se fait souvent au son de la Marseillaise. Émile Zola, dans la Fortune des Rougon (1870) qui relate l’insurrection des républicains du Var en décembre 1851, campe une scène où les insurgés chantent la Marseillaise. Il écrit encore, dans Germinal (1885) :

… on voyait seulement les trous des bouches noires chantant la Marseillaise.

Le Cri du peuple – Jacques Tardi

Le Cri du peuple – Jacques Tardi

Interdite sous le Second-Empire, elle est alors remplacée par un chant patriotique dont un couplet sur deux fait appel à la protection divine
(« Puissant Dieu de nos pères/Prête-nous ton secours… »). Toujours bannie, la Marseillaise est tout de même acceptée par le gouvernement à Paris dans la période d’exaltation patriotique qui accompagne la déclaration de guerre à la Prusse, en juillet 1870. Si la Marseillaise est largement chantée à Paris le 4 septembre 1870, quand la République est proclamée, et par les armées de la Défense nationale, elle est à nouveau bannie de toute cérémonie officielle sous les gouvernements d’ordre moral formés par le maréchal de Mac-Mahon à partir de mai 1873. Abondamment chantée sous la Commune de Paris, qui est autant patriotique et républicaine que révolutionnaire, elle est reprise par les républicains qui s’opposent aux gouvernements d’ordre moral. En septembre 1877, elle est chantée par la foule qui suit le cercueil de Thiers, « Libérateur du territoire ». Finalement, c’est lorsque la République est définitivement entre les mains des républicains, après la démission de Mac-Mahon fin janvier 1879, que par la loi du 14 février 1879, la Marseillaise est déclarée hymne national.

Un symbole nationaliste ?

Selon le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales ( CNRTL), le patriotisme désigne « l’attachement profond et le dévouement à la patrie ». Il qualifiait à la fin du XVIIIe siècle « les partisans de la Révolution ». La patrie est avant tout un sol,

une portion de terre où notre âme peut respirer, selon les mots de Charles Péguy.

Elle est héritée des pères :

Tout l’héritage ! Autant des legs matériels, spirituels et moraux : tout ce qui vient de l’histoire, résumait le maurrassien Jean Ousset.

Pour définir les expressions du patriotisme et les cadres référents au patriotisme l’historien Claude Nicolet en propose une typologie dans L’idée républicaine en France.

  • Le patriotisme géographique (ou social) qui se manifeste par l’attachement au territoire, à la terre investie comme la mère-patrie par la conscience d’un «nous» du dedans auquel s’oppose au dehors « l’autre », l’étranger. La mère-patrie est regardée comme le sol ou le terreau où s’édifie la culture propre et avec elle la conscience d’une identité personnelle qui dépasse l’individu et sans laquelle cet individu ne serait rien ;
  • Le patriotisme culturel dans lequel la culture se présente comme prisme où se réfracte le mouvement de la civilisation. La notion se rattache au mouvement impulsé à la Renaissance par « la civilisation des mœurs »
  • Le patriotisme juridique inspiré de la raison émancipatrice et des idées universalistes propres aux Lumières et qui trouve sa consécration à l’époque de la révolution française avec l’installation de l’idée de nation.

La notion de nationalisme se distingue de celle de patriotisme dans l’acception que le terme a prise à partir des années 1870-1880. Le nationalisme de type autoritaire, expansionniste et exclusif qui se développe durant cette période s’oppose au nationalisme généreux et émancipateur de la première moitié du siècle et qui culmine avec les événements révolutionnaires de 1848 en Europe. Ce nouveau nationalisme s’exprime par le renforcement du rôle de l’État dans l’affirmation de la question nationale, l’expansion coloniale et l’impérialisme. Il est arrivé que la Marseillaise soit instrumentalisée par des forces politiques. Par exemple, lorsque le 30 mai 1968 des manifestants chantent la Marseillaise en déferlant sur les Champs-Élysées pour dénoncer le mouvement de mai 68 avec des slogans tels que « le communisme ne passera pas ». Cet événement est considérée comme une manifestation gaulliste et on considère que c’est à cette période que le Front National a pu “récupérer” les symboles nationaux tel que la Marseillaise, car les soixante-huitards refusèrent de chanter la Marseillaise (trop “gaulliste”), lui préférant l’Internationale. Le 10 janvier 2003, elle est entonnée par des députés de droite l’Assemblée nationale, en guise de réponse aux députés de gauche ayant chanté l’Internationale. On peut citer, un événement récent, celui des maires (majoritairement de droite), qui ont manifesté contre les prières de rue, en entonnant la Marseillaise, lorsque l’imam de Clichy faisait l’appel à la prière. L’instrumentalisation de la Marseillaise, par ces hommes politiques, est surtout une manière de dénoncer, à l’instar du Front National, une « occupation ennemie », un « territoire à défendre ».

Le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA), interdit la Marseillaise, dans les clips de campagne, afin de protéger les emblèmes nationaux de toute instrumentalisation à des fins partisanes. Cette interdiction datant de 1988 a provoqué de nombreuses critiques de la part de représentants politiques du Front National lors des dernières élections présidentielles. Christiane Taubira, lors de la cérémonie en hommage au général Dumas (premier général ayant des origines afro-antillaises de l’armée française et père de l’écrivain Alexandre Dumas), n’a pas chanté la Marseillaise, ce qui provoqua un scandale. Lambert Wilson, acteur, s’empressa de la défendre lors d’une émission de radio, affirmant abruptement que la Marseillaise est un chant « raciste et xénophobe »

Est-ce réellement le cas ? Ces accusations portent sur les paroles du « sang impur », que de nombreux pourfendeurs de ce chant, à l’instar de Wilson, utilisent pour appeler au remplacement de cette hymne par un autre, plus pacifique et dépouillé de ses souillures racistes. Néanmoins, pour comprendre la Marseillaise, il faut comprendre le complexe contexte historique de son écriture. Les historiens de l’époque révolutionnaire Jean-Clément Martin et Michelle Vovelle nous éclairent sur l’origine de ces paroles, en attribuant ce propos à Barnave, avocat grenoblois et député du Tiers aux états généraux, qui après que la foule ait tué deux financiers considérés comme des affameurs du peuple, en apprenant la nouvelle aurait dit :

Le sang qui coule était-il donc si pur ?

Cela signifiant que, selon lui, les deux hommes étaient assurément coupables et qu’ils auraient payé le prix du sang pour leurs fautes. Aux 17-18ème siècles, les partisans d’une certaine théorie, affirmaient que les nobles avaient le sang pur et bleu, car descendant des Francs, tandis que les roturiers descendant des Gaulois et des Romains soumis par les Francs avaient un sang impur. Dans Qu’est ce que le tiers état, l’abbé Sièyès retourne cette théorie, affirmant la fierté des roturiers de descendre des Gallo-Romains, sang pur du peuple contre le sang impur des aristocrates.

Un chant universel à la destinée internationale ?

Hors de France : un chant de liberté universelle

Au printemps 1836, peu de temps avant sa mort, Rouget de l’Isle aurait affirmé :

J’ai fait chanter le monde.

Ce chant en effet dépasse largement les frontières de l’hexagone : Dans les années 1820 en Grèce, c’est encore une Marseillaise en grec, qui est entonnée par ceux qui se révoltent contre les Ottomans. Les révolutions libérales de 1830 sont elles aussi accompagnée de la Marseillaise, en octobre 1830 dans Bruxelles soulevée contre le souverain néerlandais imposée aux Belges par le Congrès de Vienne de 1815.

La sortie de Missolonghi, par Theodoros P. Vryzakis

La sortie de Missolonghi, par Theodoros P. Vryzakis

Le « Printemps des peuples », ensemble de révolution que connaît l’Europe en 1848 est tout rythmé par la Marseillaise, dans la langue officielle de chaque pays européen, en hongrois à Budapest, en allemand à Vienne et Berlin, en italien à Rome, en polonais à Varsovie…

1848, le printemps des peuples (Selva/Leemage)

1848, le printemps des peuples (Selva/Leemage)

Le 3 août 1892, est élu à la Chambre des communes, l’ancien mineur écossais et dirigeant socialiste Keir Hardie, qui l’un des pères fondateurs du futur Parti travailliste anglais. A bord de la voiture à cheval qui l’amène, un cornettiste joue la Marseillaise. Lors de la révolte des Décembristes, en décembre 1825, des nobles libéraux chantent la Marseillaise à Saint-Pétersbourg lorsqu’ils tentent d’imposer une Constitution au nouveau tsar Nicolas 1er.

Révolte des décembristes par Vassili Timm

Révolte des décembristes par Vassili Timm

De la même façon, en 1905, c’est une Marseillaise en russe que chantent à Odessa les marins insurgés du cuirassé Potemkine. La Marseillaise est entonnée à Saint-Pétersbourg, en avril 1917, pour accueillir Lénine arrivant de Suisse en wagon plombé. Déjà en février 1917, lors de la première révolution russe, démocrate-socialiste, elle est chantée par les manifestants. Lors d’une révolte populaire menée au chant d’une Marseillaise péruvienne, le parti péruvien de gauche APRA (Alliance populaire révolutionnaire américaine) s’empare du pouvoir à Lima en août 1930.

Dans ces mêmes années 1930, le parti socialiste chilien, plus tard dirigé par Salvador Allende, adopte la musique de l’hymne français sur des paroles espagnoles spécifiques. Pendant les cérémonies officielles d’installation de la République espagnole, en avril 1931, la Marseillaise est jouée avant l’Hymne patriotique de Riego. Chantée par Mao et ses partisans durant la Longue Marche de 1935, on la retrouve encore en Chine dans des films patriotiques consacrés à cette Marche. Jusque dans les années 70, dans la Chine populaire, la Marseillaise, a eu un statut de « chant socialiste » que les élèves devaient obligatoirement apprendre à l’école. A Pékin, lors de la célèbre révolution estudiantine en 1989, elle est chantée, sur la place Tian An Men par les opposants au régime, en français comme en chinois, devant une copie-réduction en plâtre de la Liberté éclairant le monde.

À Pékin lors de la révolution estudiantine en 1989, la Marseillaise fut chanté sur la place Tienanmen par les opposants au régime devant une copie réduction en plâtre de la Liberté éclairant le monde.

À Pékin lors de la révolution estudiantine en 1989, la Marseillaise fut chanté sur la place Tienanmen par les opposants au régime devant une copie réduction en plâtre de la Liberté éclairant le monde.

Enfin, en 2003, lors d’une manifestation contre la seconde guerre du Golfe, les manifestants américains l’ont entonnée en clin d’œil aux efforts du président Jacques Chirac pour empêcher le début des hostilités.

La Marseillaise profanée, paroles parodiées

La célèbre chanson des Beatles, All you need is love, rapidement devenue populaire, fut lancée en juin 1967, et ses premières mesures sont une reprise de celles de la Marseillaise. Les questionnements sur les intentions des Beatles apparurent rapidement : auraient-ils agi par dérision, pour mettre en lumière le contraste entre un chant martial et le message de paix et d’amour qu’ils lançaient ? Ou était-ce un hommage au caractère universel de l’hymne ? Au vu de leurs connaissances des paroles de l’hymne français sans doute faible, beaucoup conclurent à un hommage bien que décalé à son aspect universel.

Elle fut également reprise dans une célèbre version en jazz manouche improvisée à la Libération par Django Reinhardt et Stéphane Grappelli.

Puis le président Valéry Giscard d’Estaing, fit un tollé en ralentissant son rythme en 1975, au prétexte que l’hymne manquait, de son point de vue, de dignité, en comparaison à d’autres hymnes nationaux. Les protestations se firent rapidement et l’année suivante on revint au rythme vif originel. L’ancien président avouera quelques années plus tard qu’il a eu tort, car l’hymne appartenant « à la Nation ». En 1979, Serge Gainsbourg provoque un scandale, avec une Marseillaise version reggae, au titre irrévérencieux d’Aux Armes et caetera. Un article virulent du journaliste Michel Droit, dans le Figaro, lança l’affaire. Gainsbourg répondit par un papier teinté d’ironie intitulé « on n’a pas le con d’être aussi Droit ». Cette adaptation de l’hymne, est une parodie « certes volontairement décalée mais désinvolte plus que sacrilège ».

Aujourd’hui, l’hymne national est parfois sifflé dans les stades, surtout quand l’équipe de France rencontre une équipe de football d’Afrique du Nord : lors des matchs, France-Algérie, en octobre 2001, France-Maroc en novembre 2007, et France-Tunisie en octobre 2008. Déjà en mai 2002, la Marseillaise était sifflée par le public corse lors du match de coupe de France Lorient-Bastia. C’est très consciemment que les supporters manifestent une forte opposition et dénonce l’adversaire en le stigmatisant ainsi à travers un des principaux emblèmes de la France.

Siffler un hymne national, est acte chargé d’un fort symbolisme et parfois pratiqué par une foule en colère en signe de dénonciation ou de protestation. En réponse à ces outrages, dès le 23 janvier 2003, l’Assemblée nationale avait institué un délit d’outrage aux symboles de l’unité nationale », passible de six mois de prison et de 1500 euros d’amende. D’après l’historien Bernard Richard, ces sifflets témoignent moins d’une méconnaissance de la mémoire nationale que d’une volonté de protester contre la société, contre les échecs de l’intégration et l’abandon des « quartiers ». Les profanateurs sont en effet majoritairement formés par une jeunesse dont les parents ou grands-parents sont originaires des anciennes colonies. Si la Marseillaise fût chantée du début à la fin de la guerre 14-18, elle n’eut guère le temps d’être exécutée pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle fut interdite pendant l’occupation et remplacée par le chant du Maréchal Petain. Le chant « Maréchal, Nous voilà ! » fut écrit par Montagnard en 1941 et la musique fut composée par Montagnard et Charles Courtioux.

La Marseillaise intemporelle : un vecteur d’émotion et d’unité ?

Comme nous l’avons vu, il est difficile d’imaginer un hymne qui suscite autant de réactions, qu’elles soient satyriques ou non. La Marseillaise reste encore de nos jours un puissant vecteur d’émotion. Il s’agit d’un chant d’une renommée nationale, et parce qu’il est connu et reconnu par tous les français, il est un facteur d’unité. On pourrait tout à fait s’attarder sur les polémiques qui entourent le maintien de ce chant dit « guerrier » dans un contexte de paix, et à plusieurs reprises on a souhaité le remplacer par un air plus « pacifique ».

Mais la Marseillaise est avant tout un objet historique, et en tant que tel doit s’accepter dans son ensemble, ensuite, le caractère guerrier qui lui est reproché, ainsi que parfois l’idée qu’elle exprime le rejet de l’étranger, est principalement lié à une certaine confusion. Il ne faut pas oublier que la Marseillaise est avant tout le produit d’un contexte historique, et que bien qu’elle appelle les citoyens à s’unir pour défendre la patrie dans le premier couplet, elle les incite également à retenir leurs coups, et à montrer de la compassion pour leurs adversaires. C’est un chant qui s’élève contre les tyrans, et pour le peuple opprimé, quel qu’il soit. Enfin, la Marseillaise, c’est le chant de la filiation, le lien à la terre et aux ancêtres : le couplet des enfants fait référence au lien qui unit les morts aux vivants, les enfants promettent de prendre la succession de leurs pères (idées de succession très importantes car rassurante : chant des partisans).

De par l’apprentissage de l’hymne à l’école, et ce depuis la IIIe République, le lien intergénérationnel est maintenu, et d’où que l’on vienne, quel que soit les opinions politiques, c’est par ce chant que les français se retrouvent. On peut penser à des circonstances courantes, au début et en cas de victoire lors des différentes compétitions sportives, les matchs de foot, de rugby, mais aussi les jeux olympiques où l’on voit certains médaillés chanter avec émotion, ou dans des circonstances plus tragiques, comme lors des derniers attentats, où le chant retrouve sa fonction primaire de communion, de partage, et de catharsis.

Conclusion :

Dans l’Europe du XIXe siècle, les hymnes se généralisèrent, et la Marseillaise fut incontestablement un exemple pour la création des hymnes des autres pays européens. En effet de nombreux hymnes nationaux européens se sont basés sur ce modèle de « chant de guerre », appelant au sacrifice pour la patrie et la destruction de l’ennemi. De par son historicité et son rôle lors de la Révolution française ce chant à vocation d’être avant tout un hymne des combattants de la liberté, il appelle à lutter contre la tyrannie des monarques, l’esclavage…

Nous comprenons donc sa vocation « internationale » et son rôle de modèle. La Marseillaise fut au fil du temps, reprise et réécrite, sous différentes formes, sous différents styles de musique, ce qui pourrait nous prouver au-delà d’une certaine universalité de son message, son intemporalité. L’hymne est un élément de la fabrication des identités nationales. Symbole d’unité, exaltant le sentiment d’appartenance à une nation, à un peuple, à une communauté.

Depuis 2005 en France, l’enseignement de la Marseillaise et de son histoire sont obligatoires dans les écoles primaires. Et de nombreux membres de partis politiques, non uniquement de droite, appelle à l’appropriation de ce chant par tous les Français. L’hymne national français est donc un sujet résolument actuel, car il met en perspective des questionnements qui habitent les peuples et les politiques des états nations d’aujourd’hui. Le 14 mai 2017, pour accompagner sa marche sur l’esplanade du Louvre, Emmanuel Macron a choisi l’Ode à la joie, l’hymne officiel de l’Union européenne depuis 1985, avant la Marseillaise.

Quelle est donc la place de l’hymne français ou des symboles nationaux plus largement, face aux nouveaux symboles d’appartenance supranationaux, tels que les symboles européens. L’Ode à la joie pourrait-elle avoir le même destin et la même vocation que la Marseillaise ?

Bibliographie :

  • Anne-Marie Thiesse, La création des identités nationales, Europe XVIIIèmeXIXème siècle, Paris, Editions du Seuil, 2001
  • Europe en hymnes : des hymnes nationaux à l’hymne européen, Silvana Editoriales, 2012
  • Esteban Buch, La neuvième de Beethoven : une histoire politique, Gallimard, Bibliothèque des Histoires,1999
  • Fierro Alfred, L’Europe des différences : traditions et symboles nationaux
  • Xavier Maugendre, L’Europe des hymnes, dans leur contexte historique et musical
  • Constant Pierre, Les hymnes et les chansons de la Révolution
  • Richard, Bernard (1941-…) ; Stavridès, Guy ; Corbin, Alain (1936-…), Les emblèmes de la République, Paris : CNRS Éditions, DL 2015, cop. 2015
  • Ian Grocholsk, Une histoire de l’Europe à travers ses chants nationaux
  • Marie-Anne Paveau, La politique en chansons

Bandeau de l’article : © Rouget de Lisle composant la Marseillaise – Auguste PINELLI (1823 – ) Musée de la Révolution française, Vizille

À propos de l'auteur

Ambre Hagar

Spécialiste des affaires internationales et européennes, elle offre un regard critique et innovant sur le monde et l’actualité. Amoureuse des langues et des cultures étrangères, avant d’être polyglotte, elle se considère comme une citoyenne européenne du monde.

Elle milite, en tant que Vice-Présidente, au sein des Jeunes Européens Étudiants de Paris pour une Europe démocratique, unie et multiculturelle.

Combattant l’obscurantisme et le communautarisme de tout acabit, elle souhaite s’engager dans la vie publique afin d’offrir des solutions concrètes pour le Bien commun.

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