Pensée & société

Europe – Afrique : quel avenir en commun ?

Écrit par Théo Boucart

Alors que les accords de Cotonou expirent en 2020, il est nécessaire de repenser de fonds en comble la relation future entre l’Europe et l’Afrique. Celle-ci ne doit pas être seulement économique et commerciale, mais également culturelle, voire mémorielle. Quels sont les défis en vue d’un rapprochement entre ses zones géographiques complémentaires ?

Jeudi 07 novembre a eu lieu le Jour Fixe, la traditionnelle rencontre mensuelle entre les trois sections des Jeunes Européens – Paris, ainsi que l’Union des Fédéralistes Européens en Île-de-France en collaboration avec le magazine xulux, pour parler de l’actualité européenne et fédéraliste dans une atmosphère conviviale. Ce rendez-vous de novembre a été dédié à une thématique des plus complexes : les relations entre l’Union européenne et l’Afrique. Considérant l’histoire commune entre certains pays de l’UE et le continent africain, les multiples flux économiques et humains traversant la mer Méditerranée, ainsi que la part considérable d’œuvres d’art africaines dans les musées européens (que le discours d’Emmanuel Macron à Ouagadougou en 2017 et le rapport de Bénédicte Savoy et Felwine Sarr a remis au centre du débat public), ce thème apparaît comme porteur pour nourrir le débat d’idées de nos associations.

Pour discuter de ce sujet passionnant (dans tous les sens du terme), ce Jour Fixe accueillait deux intervenants spécialistes des relations afro-européennes : Aminata Sissoko-Wane, collaboratrice parlementaire, auteure et ancienne directrice géopolitique du programme Afrique de l’Institut Open Diplomacy, et Emmanuel Desfourneaux, fondateur et directeur général de l’Institut afro-européen, consultant, analyste géopolitique, chroniqueur et éditorialiste. Ces deux intellectuels ont débattu devant un large public, signe d’une curiosité certaine.

Europe – Afrique : quel avenir en commun ?

Vulgariser les liens communs entre Europe et Afrique

« Afro-européen », voilà un néologisme qui mérite une explication. Emmanuel Desfourneaux argue le fait que les diasporas africaines vivant en Europe peuvent être appelées de la sorte, en calquant le terme « afro-américain », signe que ces populations d’origine africaine s’intègrent progressivement dans les sociétés européennes, sans oublier leurs origines. Il est néanmoins difficile de diffuser cette notion dans le débat public, et ce malgré la publication d’un rapport de l’institut Montaigne en 2017 qui reconnaissait ce terme. Il faut donc vulgariser cette histoire, difficile, entre l’Europe et l’Afrique. Une vulgarisation d’autant plus compliquée qu’il existe autant d’histoires afro-européennes que de pays européens impliqués dans la colonisation, il n’existe pas d’histoire unifiée entre les continents européen et africain. Pour Aminata Sissoko-Wane, ce paramètre est très important. Un pays comme l’Estonie, par exemple, n’a eu aucun lien historique avec le continent africain et n’a donc pas autant d’intérêts à en développer. La diversité des trajectoires historiques des pays de l’UE est un défi à l’émergence d’une vision commune de l’avenir des relations afro-européennes.

Par ailleurs, les Africains doivent s’approprier leur propre passé. Cela peut paraître évident, mais force est de constater que ce n’est pas encore totalement le cas, et la lecture très eurocentrée de cette histoire (en passant sous silence les grandes cultures et empires songhaï, malien, ou d’Afrique australe) est un obstacle. Aujourd’hui encore, bien des initiatives de sensibilisations à l’histoire africaine viennent de pays européens comme la France. Il faudrait que ces initiatives viennent des citoyens des pays d’Afrique.

Vers un changement d’approche ?

« L’homme africain n’est pas suffisamment rentré dans l’histoire ». Cette phrase tristement célèbre provient du discours du président de la République Nicolas Sarkozy prononcé à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar en juillet 2007. Le « discours de Dakar » est devenu le symbole de toute l’ambiguïté des relations entre un pays doté d’un très lourd passé colonial, la France, et les pays indépendants, anciennes colonies de la France, au premier rang desquels le Sénégal, colonisé par le Royaume de France dès le XVIIème siècle. Ce discours alterne en effet les tentatives d’introspectives autocritiques de Paris et les passages criant d’ignorance des enjeux africains. L’intervention de M. Sarkozy à Dakar a déclenché de fermes critiques de la part d’intellectuels africains et européens (voir à ce sujet le livre sorti l’année suivante, Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy).

Dix ans plus tard, Emmanuel Macron, président nouvellement élu, a prononcé à Ouagadougou en novembre 2017 un discours qui se voulait l’antithèse de celui de son prédécesseur, l’une des premières phrases étant « Je ne vais pas venir vous dire que nous allons faire un grand discours pour ouvrir une nouvelle page entre la France et l’Afrique […] parce qu’il n’y a plus de politique africaine de la France ! », tout en rendant hommage à des figures burkinabés comme Joseph Ki-Zerbo et Thomas Sankara. Pour Emmanuel Desfourneaux pourtant, il ne peut y avoir de changement de paradigme entre la France, l’Europe et l’Afrique si chaque président français vient sur le continent prononcer une sorte de « discours de politique générale africaine ». L’existence même de ces discours montre une certaine hiérarchie entre les anciennes puissances européennes et les anciennes colonies. Aminata Sissoko-Wane se veut plus nuancée. L’Europe comme l’Afrique doivent prendre leurs responsabilités, la première n’est pas responsable de tous les maux de la seconde. Il y a de plus une déconstruction de la pensée, même si le concept de « colonisation spirituelle » est encore fréquemment employé de l’autre côté de la mer Méditerranée. Emmanuel Macron serait donc plus pragmatique que ses prédécesseurs, souhaitant construire une relation tournée vers l’avenir.

Pour une relation multisectorielle, axée sur la culture

Un changement de paradigme impliquerait également une diversification de la relation entre l’Europe et l’Afrique, les accords de Cotonou se focalisant exclusivement sur l’économie. D’où la nécessité d’aborder les questions de langues et d’échanges culturels et artistiques. Emmanuel Desfourneaux et Aminata Sissoko-Wane affirment que les langues européennes, en premier lieu le français, mais aussi l’anglais et le portugais, s’épanouissent sur le continent africain. Malgré certains mouvements qui prônent le retour, voire l’utilisation exclusive des langues africaines locales (dont le plus illustre représentant est l’écrivain kenyan Ngugi wa Thiong’o, qui a abandonné l’usage de l’anglais pour écrire uniquement en kikuyu), l’avenir des langues européennes se joue aussi en Afrique. Les institutions linguistiques mondiales comme l’Organisation internationale de la francophonie doivent aussi respecter les langues locales africaines pour créer un équilibre pérenne entre le français d’une part, le wolof, le lingala, le sängö, le kirundi et bien d’autres idiomes d’autre part.

Le sujet des échanges artistiques est bien plus passionnel. Le discours d’Emmanuel Macron à Ouagadougou a jeté un pavé dans la mare en déclarant « Je ne peux pas accepter qu’une large part du patrimoine culturel de plusieurs pays africains soit en France ». Le président français a par la suite chargé les universitaires Bénédicte Savoy et Felwine Sarr de mener une mission d’étude sur la question des restitutions, temporaires ou définitives, du patrimoine artistique africain actuellement conservé dans les musées français. Le rapport a été présenté en novembre 2018 sous le titre Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain. Vers une nouvelle éthique relationnelle. Cette question est devenue centrale dans les relations entre la France et l’Afrique, même si les aspects juridiques des restitutions sont extrêmement complexes. Il est aussi peu probable que les autres pays européens suivront l’initiative de M. Macron, comme le rappellent nos deux intervenants. La Belgique en particulier est particulièrement rétive à ce sujet. La solution pourrait-elle venir des musées ? L’Übersee-Museum de Brême, dans le Nord de l’Allemagne, a mené une étude précise sur l’origine de ses collections. Une initiative intéressante, mais très isolée.

En somme, les relations entre l’Europe et l’Afrique souffrent d’une incompréhension mutuelle, signe d’une relation « impensée » ou tout simplement minée par le poids écrasant d’un passé qui, s’il ne doit être aucunement occulté, peut être dépassé pour construire une relation d’avenir équitable, considérant la dépendance mutuelle entre les deux espaces. Cela est d’autant important de l’admettre, car d’autres régions du monde concurrencent l’Europe pour tisser des liens étroits avec le continent, comme en témoigne la « Chinafrique » ou le récent sommet russo-africain à Sotchi.

Quel fédéralisme africain ? Quel lien avec le fédéralisme européen ?

Un des enjeux essentiels de la relation entre l’Europe et l’Afrique est la nécessité de dépasser une perspective purement nationale et la relation « pays à pays ». Comparé au fédéralisme européen, le fédéralisme africain est moins connu. Pourtant, de nombreux penseurs et militants d’Afrique noire, du Maghreb et du Machreq ont, dès le début du XXème siècle, réfléchi à un moyen d’éviter la « balkanisation » de l’Afrique indépendante. En France, le penseur le plus connu est bien sûr Léopold Sédar Senghor, mais le Martiniquais Aimé Césaire a aussi contribué au débat. Côté Afrique anglophone, le premier président du Ghana Kwame Nkrumah est une figure de proue du fédéralisme africain. En Afrique du Nord, l’Égyptien Gamal Abdel Nasser est une icône du panarabisme.

Quelles ont été les initiatives concrètes ? Dès la fin des années 1950, au sein de la « Communauté française », la fédération du Mali a été créée à partir du Soudan français (actuel Mali), de la Haute-Volta (actuel Burkina Faso), du Dahomey (actuel Bénin) et du Sénégal. Cette union n’a duré qu’entre 1959 et 1960. Toujours à la même époque, l’Union des États africains entre le Ghana, la Guinée et le Mali a existé entre 1958 et 1962. Le Sénégal et la Gambie ont également formé, entre 1982 et 1989, la Confédération de Sénégambie. Ces fédérations, très éphémères, ont été d’inspiration socialiste et marxiste-léniniste, dans la veine de la décolonisation anti-impérialiste. À l’heure actuelle, il existe quelques états fédéraux en Afrique, comme le Nigeria, les deux Soudans, l’Éthiopie et la Somalie, mais les tensions ethniques minent la plupart du temps le bon fonctionnement de ces entités.

L’intégration régionale est également à souligner. En 1963 a été signée à Addis-Abeba la déclaration instituant l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), devenue Union Africaine en 2002. Les 54 pays africains y siègent (le Soudan est néanmoins suspendu depuis juin 2019). L’Union Africaine dispose d’institutions semblables à celles de l’Union européenne, comme le Parlement panafricain, la Conférence des chefs d’État et de gouvernement, la Commission et le Conseil exécutif. Il est par conséquent pertinent d’envisager une collaboration plus poussée entre les institutions européennes et panafricaines, dans des domaines stratégiques tels que l’économie et le commerce, l’énergie, les flux humains et la culture. Serait-ce un premier pas vers un fédéralisme mondial, voulu par les associations ayant organisé ce Jour Fixe ? Toujours est-il que le débat promet d’être fructueux, les citoyens européens et africains ont aussi leur mot à dire sur le futur de la relation entre les deux continents.

À propos de l'auteur

Théo Boucart

Spécialiste de l’Union européenne, de son histoire et de ses politiques, il s’intéresse particulièrement aux enjeux de transition énergétique, de gouvernance macroéconomique et de démocratie européenne.

Grand voyageur épris de la diversité culturelle de notre continent, militant associatif passionné (en tant que Président des Jeunes Européens – Étudiant de Paris et organisateur du Model European Union – Paris), il s’emploie à faire connaître « l’Europe concrète », celle qui ne profite pas qu’à une petite élite privilégiée.

Depuis près d’une décennie, l’Europe est pour lui un idéal perfectible, un objet politique que tous les citoyens européens doivent s’approprier, condition sine qua non de sa pérennité.

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