Cinéma

Mon enfant, mon idéal : L’identité fabriquée dans Orphan et The Boy

Écrit par Klaudia

[Attention au spoil : nous conseillons de visionner les deux films avant la lecture de cet article.]

L’identité est une forme de conquête. Nous en prenons autrement conscience en une époque où l’utilisation d’internet peut la banaliser, la rendre jetable ou, dans plusieurs cas, devenir une entreprise dans lequel l’individu s’investit énormément.

Au cinéma, dans le genre du thriller, l’identité est centrale et rassemble les problèmes de toutes les trajectoires, déterminant le début et la fin. La psychanalyse nous le répète : c’est sur la construction de l’individu que repose la finalité de sa trajectoire. Autant dire que le cinéma n’y va pas de main morte en matière de psychopathologie. Monstruosité du monde contemporain, la figure du psychopathe est la frontière ultime, la redoutable manifestation du manque de prise sur l’autre et sur soi*. C’est alors que l’on crée un masque pour cacher le monstre.

Il est question de cette forme d’identité créée de toutes pièces dans ces deux thrillers : Orphan (a.k.a Esther) de Jaume Collet-Serra (2009) et The Boy (William Brent Bell, 2016).

Orphan place le cadre dans un milieu familial, celui des Coleman. John et Kate sont de jeunes parents à qui la vie semble avoir souri : superbe maison de designer, deux enfants en bonne santé malgré la surdité de la cadette. Pourtant, les fragilités affectent la progression de cette famille qui considère qu’il lui manque quelque chose pour atteindre cette forme de perfection et de solidité. Kate, la protagoniste, est une ex-alcoolique, profondément affectée par la perte de son enfant mort-né. D’entrée, le film attire l’attention sur un manque à combler, système sur lequel se fonde le fonctionnement des individus.

Pour cela, le couple décide d’adopter une fillette qui aurait l’âge de leur bébé mort. Dans un orphelinat catholique, ils sont séduits par Esther, une précoce enfant-modèle qui semble tout droit sortie d’un conte victorien avec ses fanfreluches, ses manières délicates et sa grande maîtrise des activités artistiques et disciplinées. Trop belle pour être vraie, Esther est en vérité une manipulatrice machiavélique qui éveille les points sensibles, mettant à nu les êtres autour d’elle.

Dans The Boy, nous suivons le chemin inverse ; c’est une protagoniste du monde contemporain qui est plongée dans un lieu qui semble être en rupture. Greta, une jeune femme américaine, se rend chez un couple anglais pour être la nanny de leur jeune fils, Brahms.

Arrivée dans le manoir isolé en pleine campagne, elle rencontre les Heelshire, ainsi que leur fils. Or ce dernier n’est pas un petit garçon mais une poupée de porcelaine reproduite d’après le véritable Brahms, mort à l’âge de huit ans dans un incendie. Le couple doit s’absenter ; il laisse donc la jeune femme avec dix règles simples correspondant à un emploi du temps répétitif. Il s’agit de considérer la poupée comme un véritable garçon qu’il ne faut surtout pas laisser seul.

La relation entre Greta et la poupée, qu’elle finit bien par croire hantée par l’esprit du garçon après plusieurs manifestations paranormales, va devenir de plus en plus fusionnelle. Comme Kate dans l’autre film, Greta est un personnage auquel il manque quelque chose, un personnage percé : elle a perdu l’enfant qu’elle a eu avec un compagnon aux poings durs et, dans sa tentative d’échapper à son passé, s’attache à une entité qui est l’enfant éternel et incorruptible.

Dans les deux films, nous retrouvons les mêmes éléments forts : un protagoniste qui cherche à se compléter à travers un autre être, la collision de deux mondes et conceptions, et surtout, la figure complexe et schizophrène de l’enfant idéalisé. C’est précisément dans le lien entre les deux, l’adulte et l’enfant-piège, que repose la problématique de l’identité fabriquée qui met en question la solidité du sujet et la fragilité de la relation humaine en tant que base de la construction identitaire.

1. De ce côté-ci du miroir : la rencontre

1.1. Petite-fille modèle

Orphan débute avec un prologue : Kate fait un cauchemar lors duquel elle accouche d’une petite créature ensanglantée. Anti-dépresseurs, séances chez le psy, rien ne parvient à effacer la sensation de néant qui fait désormais partie d’elle depuis la perte de sa fille. Ce néant, Kate souhaite, avec l’approbation totale du mari, le combler, pensant ainsi retrouver l’équilibre de son existence.

Or, j’ai été assez marquée par leur démarche, semblable davantage à une acquisition qu’à une adoption : lorsqu’ils se rendent à l’orphelinat, les Coleman sont tout de suite accueillis par une religieuse qui fait très bien son travail de vendeuse en leur proposant “de jeter un coup d’oeil”. Dès-lors que le couple entre dans ce lieu, a lieu une première séparation favorisant le projet de l’antagoniste. En effet, John décide de flâner seul à la sortie des toilettes et est attiré par une délicate petite voix chantant le très significatif morceau autrefois interprété par Bette Midler, “That’s the glory of love”. L’homme s’avance vers la salle de classe et découvre une petite fille isolée du reste du groupe qui l’invite à entrer. Esther est en train de peindre, avec une précision et une technique qui impressionne John. L’opération de séduction fonctionne de façon très prévisible avec l’homme, mais elle réussit tout autant avec Kate qui entre dans la salle.

Mon enfant, mon idéal : L'identité fabriquée dans Orphan et The Boy. Orphan - Esther image du film - la rencontre

Cette scène montre parfaitement sur quoi repose la vision naïve des deux parents qui se voient offrir sur un plateau une poupée de contes de fées. Si nous observons le personnage, Esther correspond au portrait de “Blanche Neige” : dans le conte de fée, la reine en mal d’enfants se pique le doigt et regarde tomber une goutte de sang dans la neige. Elle exprime alors le désir d’avoir une enfant à la peau blanche comme neige, aux lèvres rouges comme du sang, et aux cheveux noirs comme le bois sur lequel elle s’est égratignée. Dans le film, nous sommes en hiver et la fillette a de jolies boucles d’ébène et une peau de porcelaine.

Dans la scène de la rencontre, elle réussit à créer rapidement un lien, touchant chacun des deux parents : elle invente et peint simultanément une histoire de réunion entre une lionne et ses lionceaux perdus, ce qui n’est qu’une illustration de la situation du couple qui cherche son “enfant perdu”. Ensuite, lorsqu’ils pointent du doigt son choix de rester hors du groupe, la petite les rassure aussitôt en leur rappelant qu’il n’y a rien de mal à être différent. Le piège marche à merveille : Kate se sent différente à cause de son passé avec l’alcoolémie et se sent coupable.

Le spectateur sait pertinemment que c’est un jeu de dupes ; il en a la confirmation avec l’expression de malaise de la religieuse, qui pourtant fait tout pour vite se débarrasser de cette petite fille si bizarre en dressant d’elle un portrait bien convaincant. Esther a échappé à un incendie et n’a jamais connu ses parents biologiques. Un traumatisme, c’est la cerise sur le gâteau puisque ce critère, un appel à l’amour parental, finit de convaincre le couple de signer les papiers d’adoption.

A l’arrivée chez eux, Esther est comme un time traveler projeté dans un milieu qui est son antithèse. Elle salue en s’inclinant et s’attire aussitôt la sympathie de la belle-mère, la fascination de la petite sœur (qui elle-même attendait sa nouvelle grande sœur et qui se trouve face à un personnage d’histoires pour enfants), et l’hostilité du frère qui ne voit qu’une figure d’alien dont il aura surtout honte en classe.

L’acte 2 commence avec la progressive construction des relations entre Esther et ses proies. Elle excelle dans l’art de jouer son rôle pour favoriser ses projets assez confus. Elle est d’abord la fille aimante, touchée par la perte subie par la mère, la grande sœur responsable et attentive à sa cadette. Ce n’est que lorsque se pose ce cadre rassurant, un peu comme l’inoculation lente d’un virus, que les ennuis commencent.

Mon enfant, mon idéal : L'identité fabriquée dans Orphan et The Boy. Orphan - Esther image du film - la tombe

Esther espionne ses parents adoptifs pendant qu’ils font l’amour (sur la table où tout le monde vient de manger…) ; la mise en scène rend volontairement les frontières matérielles confuses et les couloirs vitrés de la maison des Coleman aussi labyrinthiques que l’esprit de la “fillette”. Elle provoque de plus en plus Kate et est tout sucre avec John : se dessine un conflit œdipien qui, là encore, est un piège. Esther révèle progressivement sa part des ténèbres, sa connaissance du fonctionnement des adultes qui croient que la cellule familiale est une garantie. Elle met assez rapidement son entourage mal à l’aise, intimide les deux enfants de la famille en faisant de la cadette l’involontaire complice d’un meurtre et menaçant de castrer le grand frère fouineur ; enfin, elle séduit ouvertement John. Même la psy chèrement payée brille par son incompétence face aux talents de manipulation de la fillette.

Mon enfant, mon idéal : L'identité fabriquée dans Orphan et The Boy. Orphan - Esther image du film - manipulation

L’enfant-piège sert de révélateur de failles et les exploite. Le spectateur fait un tas de spéculations sur les projets, mais force est de constater que le film parvient à le mener, lui aussi, sur une fausse piste.

Mon enfant, mon idéal : L'identité fabriquée dans Orphan et The Boy. - The Boy image du film - la poupée

1.2. Petit garçon tragique

Greta, la nouvelle nounou des Heelshire dans The Boy, n’est pas dans une perspective de recherche comme Kate mais dans la fuite de son passé et surtout de son ex-compagnon. L’on ne devine pas au début qu’elle a été elle-même une mère ayant perdu son enfant.

Lors de la rencontre avec le vieux couple, sa réaction face à la poupée est prévisible : elle pouffe de rire, incapable de saisir le sérieux de la situation, et les regards du vieil homme et de son épouse accusent le coup.

Mon enfant, mon idéal : L'identité fabriquée dans Orphan et The Boy. - The Boy image du film - la présentation

Greta doit pourtant faire comme si c’était vrai. De là à ce que ce soit pour de vrai, il n’y a qu’un pas. Le spectateur s’attend à ce que la situation dégénère en une forme d’aliénation, sachant que la jeune femme va se retrouver seule dans l’immense manoir avec la créature de porcelaine.

Mon enfant, mon idéal : L'identité fabriquée dans Orphan et The Boy. - The Boy image du film - la poupée

Commence alors une forme d’errance dans ces couloirs, complexe structure à l’image d’un esprit qui sait se dissimuler. C’est presque un jeu : les manifestations du prétendu fantôme de Brahms incite la jeune femme à suivre la piste paranormale. Or son nouvel ami, l’épicier des Heelshire, qui connaît l’histoire du garçonnet, en rajoute une couche en révélant la part sombre de l’intéressé.

Mon enfant, mon idéal : L'identité fabriquée dans Orphan et The Boy. - The Boy image du film - la poupée

Dès lors, les nombreuses scènes de manifestations paranormales (déplacements de la poupée, vols éhontés des serviettes de bains ou encore préparation d’un sandwich au beurre de cacahuète par ses petites mains de porcelaine…) servent à renforcer la théorie de la maison hantée par un garçonnet voyeur. L’on croit à la banalité du scénario de hantise par habitude de ce genre de divertissement, et cela sert l’objectif du twist ending permettant à chaque fois une relecture de l’intrigue sous de nouveaux hospices.

Le changement du comportement de Greta vis à vis de Brahms permet, comme dans Orphan, l’élaboration d’un lien assez fort entre les deux personnages. Elle s’y attache comme à son enfant mort-né et le lien devient fusionnel. L’on est alors dans la même position : l’on peut éprouver de l’empathie, voire de l’attachement pour cette effigie destinée à préserver la mémoire d’un petit garçon mort dans de cruelles circonstances. La poupée est elle-même éclairée (les jeux d’ombres ou de lumière permettant d’interpréter l’expression) d’une forme de tendresse, de fragilité. Le jeu de dupes a un sens, la tragédie le justifie. Même l’emploi du temps, du réveil en douceur jusqu’au baiser avant de dormir, participe à ce jeu de poupée éternel et commémoratif.

Mon enfant, mon idéal : L'identité fabriquée dans Orphan et The Boy. - The Boy image du film - proximitée

Greta devient la mère de substitution, et implique son nouveau petit-ami comme un père, bien que ce dernier garde ses distances, ayant eu vent de la personnalité inquiétante du petit Brahms de son vivant. La figure masculine instille le doute (à l’inverse de Orphan dans lequel le père est à côté de la plaque jusqu’au bout).

Mon enfant, mon idéal : L'identité fabriquée dans Orphan et The Boy. - The Boy image du film - le baiser

Dès-lors, même l’ambiance sonore et les jeux de lumière donnent au visage de la poupée (qui n’a pas changé) une coloration inquiétante. Et si c’était un être démoniaque, au fond, qui possédait cet objet ? Le suicide du vieux couple met la puce à l’oreille : et s’ils avaient sacrifié la nounou à un monstre avant de mourir ? Pendant tout le deuxième acte, l’on tombe dans le thriller fantastique grâce à cette fausse-piste paranormale. Nous sommes encore loin de la vérité.

2. Le visage

2.1. L’adulte refoulé

Les deux films permettent au spectateur d’accompagner les protagonistes adultes dans l’exploration très labyrinthique de la personnalité des figures enfantines. La révélation, dans le troisième acte, est d’autant plus efficace que le film mène le sujet sur de fausses pistes. Ainsi, l’on croit qu’Esther n’est qu’une enfant terriblement perturbée, une tueuse née, de même que Brahms n’est qu’une poupée ordinaire possédée par un fantôme ou Greta une victime d’hallucinations dues à un psychisme fragilisé par ses conflits personnels.

Or l’on assiste à un twist ending dans les deux cas, puisque nous apprenons qu’Esther est une femme adulte atteinte d’une forme particulière de nanisme proportionné, criminelle recherchée et autrefois détenue dans un asile ; et que Brahms n’est pas mort dans un incendie mais est un homme vivant caché derrière les murs, et la poupée un objet de dissociation-projection de sa personnalité. Retournements aussi surprenants que plausibles et qui permettent de porter un regard nouveau sur les psychismes des deux personnages, littéralement des adultes avortés en conflit avec eux-mêmes et les autres.

Les protagonistes deviennent alors les jouets de ceux dont les identités fabriquées servent de masque idéalisé (ce qui, dans le cas de The Boy, est pour le moins ironique). La révélation de l’adulte, arrivée au fameux point de non-retour, est comparable à une explosion, un choc aussi bien matériel que symbolique.

Dans le cas d’Orphan, c’est une photo envoyée par Kate à l’institut estonien d’où Esther serait originaire dans le cadre de sa petite enquête personnelle. Le médecin qui l’appelle lui apprend alors l’incroyable vérité. Mais bien avant cette scène de transition vers le dernier acte, le comportement d’Esther et la suite des évènements (meurtre de la religieuse qui fouinait, incidents de négligence attribués à Kate etc.) incitent le protagoniste adulte à lui-même changer de comportement face au péril. Ainsi, convaincue qu’Esther essaie de tuer son fils Danny, Kate ne voit plus une fillette et n’hésite pas à la gifler et à l’insulter comme une femme intruse.

Dans The Boy, le comportement maternel de Greta, sincère avec la poupée qu’elle croit possédée, devient un artifice pour gagner du temps lorsqu’elle se retrouve face à l’homme derrière le petit personnage. La fameuse scène du baiser avant de dormir n’a pas du tout la même signification pour Greta, nerveuse et se sachant en danger de mort, que pour Brahms qui attend non plus un baiser de nounou mais bien d’une femme qui a son âge. L’on ne peut que ressentir, sans difficulté, que l’artifice de la poupée, qui a été à ce moment du film cassée en morceaux, a été parfaitement impuissant à complètement anéantir l’homme adulte, son désir et sa violence, ce que les parents ont vraisemblablement essayé de faire.

Dans les deux films, lorsque l’adulte se montre crûment dans sa vérité, une fois son masque sophistiqué tombé, son apparence est toujours celle d’un être ayant vécu dans l’ombre et le confinement. Esther, une fois ses fanfreluches retirées, est une femme sans âge aux yeux cernés et vêtue d’une tenue plutôt neutre de cavale, quand à Brahms, c’est un jeune homme aux cheveux hirsutes et aux habits rapiécés qui semble avoir vécu comme un naufragé ou un sans-abri.

Mon enfant, mon idéal : L'identité fabriquée dans Orphan et The Boy. Orphan - Esther image du film - adulte

Nous comprenons que l’identité fabriquée dépend d’un objet sur lequel les personnages se projettent. Voyons quels sont ces objets.

2.2. L’objet, un miroir multiple

Dans les deux films, l’objet matériel joue un rôle extrêmement important et différent dans les deux histoires.

Dans Esther, les objets marquent la dualité du personnage. Les accessoires de la “fillette” ont deux fonctions: dissimuler les mutilations produites par les sangles et camisoles de contention, mais permettent aussi d’exprimer la sincère étrangeté du personnage dans le monde normé.

Mon enfant, mon idéal : L'identité fabriquée dans Orphan et The Boy. Orphan - Esther image du film - regard inquiétant

Lorsqu’elle change radicalement d’apparence dans le troisième acte, et revêt une robe d’adulte en se maquillant pour séduire le père, l’accessoire permet de comprendre la progression avortée du personnage dans son passé; le maquillage est bien un artifice et Esther n’est jamais devenue une véritable adulte. Ironiquement, c’est sa tenue de petite-fille modèle qui est devenue sa camisole de contention.

Mon enfant, mon idéal : L'identité fabriquée dans Orphan et The Boy. Orphan - Esther image du film - la séduction

La dernière apparence du personnage, celle qui est dépourvue du moindre accessoire, montre ainsi la conséquence « nue », et cette vérité est complétée par le pistolet. Dans les derniers retranchements de l’action, Esther cesse de parler, laissant l’arme s’exprimer pour elle.

Mon enfant, mon idéal : L'identité fabriquée dans Orphan et The Boy. Orphan - Esther image du film - le pistolet

Outre l’accessoire, un autre type d’objet attire l’attention: l’instrument. Douée en peinture, Esther produit des tableaux ravissants.

Mon enfant, mon idéal : L'identité fabriquée dans Orphan et The Boy. Orphan - Esther image du film - le château

Or ceux-ci sont doubles puisqu’elle use de la peinture invisible par-dessus. La lumière noire permet ainsi de révéler ce que cachent les ténèbres ; nous en avons un exemple avec le fameux tableau du château vide qui, une fois la lumière éteinte, révèle le passé de la jeune femme avec une mise en scène sanglante.

Mon enfant, mon idéal : L'identité fabriquée dans Orphan et The Boy. Orphan - Esther image du film - le château en feu

De même, lorsque le père pénètre la chambre saccagée d’Esther, il découvre les fantasmes peints par celle-ci sur les murs : elle s’est représentée avec lui dans un art brutal et réaliste, à mille lieues des illustrations féeriques vues en plein jour. Parvenant parfaitement à travestir son pinceau comme son apparence, Esther arrive aussi bien à faire croire qu’elle ne sait pas jouer du piano alors qu’elle maîtrise parfaitement cet instrument. Et quelle belle illustration que les « Saisons » de Tchaikovsky pour exprimer le défilement du temps ?

Mon enfant, mon idéal : L'identité fabriquée dans Orphan et The Boy. Orphan - Esther image du film - fantasmes

Son identité fabriquée est le résultat d’une immense patience et d’une grande capacité d’observation. Le générique de fin, survenant juste après l’image finale de la mare où la glace s’est brisée (littéralement puisque l’étang gelé sert d’arène d’affrontement entre Kate et Esther), pénètre dans l’intimité du personnage. Le maquillage se mélange à la peinture, l’artifice à l’art. Les ciseaux coupent les photographies médicales de l’ancienne patiente, signifiant ainsi une scission définitive. Même la petite Bible dont Esther ne se sépare jamais n’est qu’un coffre-fort où elle entasse les photos des hommes qu’elle n’a pas réussi à séduire.

Mon enfant, mon idéal : L'identité fabriquée dans Orphan et The Boy. Orphan - Esther image du film - le miroir

Ainsi, le miroir est un objet purement symbolique dans le film: nous pouvons même dire que l’ensemble des objets sont des miroirs trompeurs.

*

Le cas de The Boy est plus démonstratif dans le sens où la poupée, un objet matériel à figure humaine, donc un réceptacle à émotions, est le seul élément de l’identité fabriquée. La poupée est un objet d’innocence, une innocence que les Heelshire cherchent à préserver dans cet artefact qui représente l’enfant éternellement bloqué à l’âge de huit ans, c’est à dire avant l’incendie qui a servi de couverture à la mort fictive du garçon pour couvrir le crime d’une fillette de son âge.

Comme dans l’autre film, la découverte des failles du masque complexe est progressive. Lorsque Greta pénètre le manoir, qui ressemble à s’y méprendre à une maison de poupées, elle croise d’abord le portrait de la famille. Le petit Brahms y est représenté comme un enfant inoffensif. C’est là un premier miroir trompeur, et le rêve prémonitoire de la jeune femme (qui voit le visage du portrait sortir du tableau) est déjà une annonce du retournement final, bien que savamment cryptée par les metteurs en scène.

Mon enfant, mon idéal : L'identité fabriquée dans Orphan et The Boy. - The Boy image du film - le tableau de famille

De nombreuses focalisations permettent de se rendre compte que l’environnement même, ce château semblable à une maison de poupées géante, possède des murs qui regardent et qui écoutent.

Mon enfant, mon idéal : L'identité fabriquée dans Orphan et The Boy. - The Boy image du film - la maison de poupée

En effet, j’ai noté que la caméra s’arrêtait souvent sur les yeux de la poupée par exemple : ces yeux sont ceux du véritable Brahms qui regarde, quelque part derrière l’objet. Même chose pour les éléments à priori anodins comme les yeux des spécimens empaillés ou l’espèce d’amplificateur de son à l’ancienne, voire le portrait familial. L’on ne comprend qu’à la fin que la caméra s’arrêtait intentionnellement sur les points de connexion (micros, judas ou caméras) avec l’univers derrière les murs, permettant à Brahms de regarder et d’écouter sa nounou.

Le troisième acte commence lorsque l’ex-compagnon de Greta la retrouve dans le manoir et brise la poupée dans un accès de colère. Une autre glace (réelle cette fois et sans tain) se casse et une main en sort, appartenant à un personnage portant un masque comme celui de la poupée. Jusqu’à la fin du film, l’on ne connaîtra du visage de Brahms, l’homme en chair et en os, que ses quelques poils de barbe dépassant de ce masque et sa voix de petit garçon qui mue affreusement face à la résistance de ses proies.

Mon enfant, mon idéal : L'identité fabriquée dans Orphan et The Boy. - The Boy image du film - l'adulte

Sa violence n’étant plus contenue par l’artefact (la poupée qui exprimait son innocence volée en éclats), l’homme masqué révèle sa vraie nature dans l’expression la plus crue: par les gestes. Il assomme, étrangle, brise les murs. Mais, enfermé dans une spirale, tandis que Greta et son copain l’épicier s’échappent du manoir, la dernière scène montre Brahms en train de reconstruire la poupée, son identité idéale, laissant ainsi imaginer la répétition du scénario dans le futur.

Mon enfant, mon idéal : L'identité fabriquée dans Orphan et The Boy. - The Boy image du film - l'adulte

Conclusion : Tu ne grandiras point

La force de ces deux thrillers tient principalement dans leur mise en scène semblable à un jeu du chat et de la souris, et dans les questions qu’ils posent sur la perception d’un individu et de ce que l’on peut désirer qu’il soit, à savoir la projection d’un idéal.

J’ai aimé ces histoires d’adultes psychopathes parfaitement incompatibles avec un monde de contrôle et de factice, auquel eux-mêmes répondent par une singularité supérieure, incapables de jamais guérir et d’y évoluer. Le monde dans lequel ils agissent n’est qu’une toile qu’ils repeignent ou de la matière qu’ils recollent. Ils sont leur propre œuvre, malade certes, mais absolument fascinante.

* Nous recommandons la lecture de Psychologie des personnages : Comment le cinéma et la télévision utilise les troubles de la personnalité de Scott Edward Smith (2006). 

À propos de l'auteur

Klaudia

Docteur de lettres modernes, auteure d'une thèse sur le personnage gothique dans la littérature, au cinéma, les jeux vidéos et le manga, j'éprouve une grande passion pour le médium vidéoludique sur lequel peu de travaux scientifiques sont menés hors de la sphère anglo-saxonne.

Principalement encouragée par les ouvrages d'auteurs spécialisés dans les jeux d'horreur tels que Bernard Perron, et moi-même nourrie du genre, j'ai décidé d'écrire sur le sujet et de m'en inspirer pour un projet de fiction. Actuellement je souhaite publier un livre sur American McGee issu d'une partie de ma thèse.

Mon intérêt pour les conceptions comme le transhumanisme lié à la virtualité m'incite à prendre au sérieux la question du « sujet séparé » ou ce qui passe pour être la culture d'une existence par procuration et vouée à l'échec pour beaucoup, mais qui est tout pour ceux qui la vivent. J'entends exprimer la valeur singulière de ce que beaucoup appellent « nolife » et, peut-être, apporter une voix à une conception plus vaste de l'épanouissement qui ne se résume pas à « dodo, métro, boulot, enfants et vieillesse », mais à une culture de l'imaginaire qui devient à la fois le sens et la substance de l'existence, et également d'un rêve étrange que partagent quelques esprits en ce monde, à savoir celui de la distance avec le corps.

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