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Pokemon et Naruto au prisme du spécisme

Écrit par Nicolas

Il n’existe pas de société humaine sans animaux […], les relations entre hommes et animaux sont constitutives de toute société humaine (Digard et al, 2005)

De nombreuses productions culturelles traitent des relations qu’entretiennent les humains avec les animaux. Il peut s’agir tout autant de relations de codépendance, d’affinité, de crainte ou de rejet. Quoi qu’il en soit, elles mettent en scène des regards culturellement et historiquement situés tant sur les-dits animaux que sur des relations ordinaires ou plus extraordinaires, fictives ou non, que des humains ont pu entretenir avec des animaux.

Deux productions culturelles récentes très globalisées semblent à cet égard particulièrement intéressantes à analyser : Pokemon et Naruto. Toutes deux d’origine japonaise, elles proposent une vision dans laquelle humains et animaux peuvent mener des combats « ensemble ». Même si dans les deux cas, il ne s’agit pas d’animaux ordinaires, il sera question d’une part de se demander dans quelle mesure les animaux ont un choix quant au fait de combattre, et d’autre part comment ces deux phénomènes de société ont leur place dans le débat antispéciste qui prend de plus en plus d’ampleur dans nos mondes contemporains.

Les combats de Pokémons

Pokémon est une franchise qui produit en particulier des jeux vidéos (vendus à plusieurs centaines de millions d’unités), mais aussi des dessins animés et toutes sortes de produits dérivés du monde des Pokémons. Ces derniers sont des êtres vivants, ressemblant à des animaux, parfois à des plantes, que des dresseurs doivent capturer, enfermer dans des capsules appropriées à cet usage. Cela leur permet par la suite de les convoquer à volonté et de les faire combattre pour eux. La logique des jeux vidéos vise à collectionner les pokémons (sachant que certains d’entre eux sont rares), les faire évoluer (une grosse partie d’entre eux change d’apparence), et les entraîner afin d’en faire des combattants redoutables.

Le monde de Pokémon se caractérise par une absence d’animaux ordinaires. La grosse différence entre animaux et pokémons tient au fait que ces derniers possèdent des pouvoirs qui sont bien souvent offensifs. Les dresseurs s’affrontent entre eux, tout du moins, ce sont leur pokémons qui se chargent des combats, les dresseurs n’y prenant pas véritablement part, et se limitant à choisir les attaques à réaliser ou à remplacer les pokémons combattants. Certains jeux vidéo tels que Pokémon Go (qui se joue uniquement sur smart phone) ne possèdent pas une dimension de combat, il s’agit simplement de capturer la plus grande diversité de pokémons possible. Dans la plupart des versions à jouer, pour attraper un pokémon, il faut l’affaiblir avec un pokémon plus fort. Il s’avère dès lors assez évident que les pokémons ne souhaitent pas être mis en capsule, donc qu’ils préfèrent rester libres.

Quand Peta entre en jeux

Peta (People for the Ethical Treatment of Animals) est une association de défense et de protection des droits des animaux. En 2012, Peta met un jeu vidéo parodique en ligne, intitulé Pokemon Black and Blue (Gotta free ‘Em all). Ce jeu propose d’incarner successivement quatre pokémons, de les faire combattre contre des dresseurs afin qu’ils regagnent leur liberté. On y voit les Pokemons enchaînés et blessés tant par leurs combats que par les sévices infligés par leurs dresseurs.

Pokemon et Naruto au prisme du spécisme - PETA jeux Black & blue

À travers ce procédé satirique et ludique, le message de Peta était on ne peut plus clair : une dénonciation de l’exploitation animale. Ce n’était pas la première fois que cette association s’attaquait à un jeu vidéo, puisqu’un an plus tôt, l’organisation avait protesté contre Super Mario 3D Land au motif que le-dit personnage à incarner, pouvait se transformer en revêtant ainsi une fourrure de Tanuki, c’est-à-dire un esprit très présent dans la mythologie japonaise, ressemblant fort à un canidé. Peta dénonça ce qu’elle considérait être une apologie du port de fourrures animales dans un jeu vidéo (Super Tanooki Skin 2D), et continua de se servir du médium du jeu en ligne et gratuit, tant dans une optique de dénonciation que pédagogique (pour avoir un accès à l’inventaire des jeux du même type mis en ligne édités par Peta, voir l’article publié par Vice).

Pokemon et Naruto au prisme du spécisme - PETA jeux super tanooki skin

Peta fera un lien direct entre l’exploitation des pokémons et des animaux. Ce parallèle est peut-être moins criant dans la série télévisée qui relate les aventures d’un dresseur, Sacha, et du premier pokémon dont il fit l’acquisition, Pikachu. Les deux personnages se suivent et s’entraident. Leur relation est clairement amicale, et Pikachu, souvent libre de ses mouvements, n’est pas uniquement convoqué par Sacha lors de combat. Le statut de Pikachu dans le dessin animé est donc clairement différent des autres membres de son espèce dès lors qu’ils ont un maître. Son statut est exceptionnel et ce sont les affinités très fortes existantes entre les deux héros qui les poussent à se surpasser, à se porter mutuellement assistance et à remporter des combats qui ne semblaient pas gagnés d’avance.

L’ambivalence des animaux-ninjas dans Naruto

Naruto est un manga qui eu un succès phénoménal (ce serait le troisième manga le plus vendu au monde [1],) adapté par la suite en dessin animé. Il raconte les aventures d’un jeune ninja orphelin, Naruto Uzumaki, qui reçut à sa naissance une partie d’un démon afin de sceller sa puissance. Il existe neuf démons dits « à queue » dans le monde de Naruto. Kyubi, le démon renard le plus puissant étant scellé en Naruto. Lorsque ces deux êtres arrivent à discuter ensemble, Kyubi est représenté enfermé dans une cage, à l’intérieur de Naruto. Il est donc tout sauf libre et cherche à sortir de sa prison, particulièrement lorsque Naruto, laissant libre cours à sa colère, n’arrive pas à maîtriser la puissance du démon renard scellée en lui.

Pokemon et Naruto au prisme du spécisme - Naruto, Kyubi en cage

Les deux autres démons qui ont le plus de place dans le récit sont également scellés dans des ninjas. Certains d’entre eux peinent à les contrôler et peuvent se laisser déborder par le pouvoir qu’ils renferment, d’autres vivent en symbiose avec leurs hôtes. Quoi qu’il en soit, ces animaux uniques et extrêmement puissants (l’un d’entre eux étant un tanuki) sont présentés dès l’ouverture de récit comme des menaces envers la société des hommes, parce qu’ils ne sauraient être contrôlés. Certains ninjas auraient la capacité de manipuler ces démons animaux, ce qui ne ferait que renforcer le risque qu’ils représentent. On s’aperçoit au cours de la narration que ce n’est pas tant ces animaux gigantesques en eux même qui sont dangereux, mais l’usage qui peut être fait de leur pouvoir par des humains mal intentionnés.

En dehors de ces êtres extraordinaires, il existe un large bestiaire d’animaux ninjas (c’est-à-dire possédant des pouvoirs) dans ce manga. Contrairement au monde des pokémons, ils ne sont pas enfermés et sollicités seulement en cas de besoin. Ils vivent libres et peuvent être convoqués par un humain, à l’aide d’un procédé magique, à partir du moment où un pacte a été entériné entre eux. Ainsi, seuls quelques humains semblent obliger des animaux ninjas à combattre. La plupart du temps donc, il s’agit d’une relation déterminée par un choix délibéré.

Un des axes narratifs de ce manga portera sur la relation entre Kyubi et Naruto. Ils finiront par se connaître et s’apprécier. Naruto réussira à acquérir la confiance et le respect du démon, après avoir préalablement appris son nom de naissance, Kuruma, et non celui qui lui fut donné par les hommes. Ainsi rebaptisé, il prêtera volontiers sa force à Naruto lorsqu’il en aura besoin. Ce jeune ninja ne le contraindra plus à lui donner sa force, et s’emploiera alors à libérer les autres démons à queue, après avoir compris qu’un tel emprisonnement comportait nécessairement une part de souffrance. Dès lors, ces démons à l’apparence animale ne représenteront plus une menace pour les hommes.

La question du consentement animal et du spécisme

Ces deux productions culturelles interrogent de manière très différente les relations humains-animaux. Alors que dans Naruto, on est surtout dans un type de relation contractuelle qui n’est pas exempte d’affects, dans Pokémon, on est plus dans une relation de service, c’est-à-dire, si on n’utilise pas d’euphémisme, une relation qui emprunte les traits d’une forme d’exploitation animale. Ce ne sont pas forcément des distinctions évidentes pour les plus jeunes consommateurs, qui peuvent d’ailleurs apprécier tout autant Naruto que Pokémon.

« Céder » n’est pas « consentir » rappelle avec justesse l’anthropologue féministe N-C. Matthieu (1991). Comment imaginer qu’un pokémon ne préfère pas être libre plutôt qu’enfermé dans une capsule de laquelle il ne sort que pour se battre contre d’autres animaux du même type que lui, appartenant à un propriétaire différent du sien ? S’ils ne rechignent apparemment pas à combattre, ils cèdent donc aux attentes du dresseur, leur consentement n’est pas pour autant libre puisqu’il est véritablement contraint. C’est ainsi que l’on peut concevoir la relation entre dresseurs et pokémons.

Les liens entre animaux-ninjas et ninjas semblent moins oppressifs. Les relations humains-animaux sont plus complexes et tendent vers une libération partielle de ces derniers. Malgré le combat mené par Naruto, une partie des démons restent enfermés dans le corps d’un humain et certains animaux restent invoqués à la guise des humains. On peut alors suggérer que ces relations relèvent plus d’une forme de « servitude volontaire » (La Boétie, 2016), qui reste une sorte de soumission. Certains animaux-ninjas auraient ainsi intérêt à consentir et à obéir, ce dont témoignerait le contrat avec les humains posant les clauses de leur servitude.

Le terme de « spécisme », construit en analogie avec le « racisme », permet de désigner

toute discrimination fondée sur des critères d’appartenance à une espèce biologique donnée (Carrié, 2019).

Une pensée spéciste légitime les exploitations diverses des hommes sur les animaux, cela semble être le cas de Pokémon. Malgré l’avancée certaine dans Naruto d’une libération de certains animaux parce qu’ils possèdent une force peu ordinaire, ce n’est pas l’intégralité des animaux qui disposent d’un tel traitement de faveur. Ce sont seulement ceux dont l’exploitation est la plus utile, en tant que force de combat, aux êtres humains.

Dans ces deux productions culturelles donc, les rapports humains-animaux restent définis par une relation dans laquelle les uns se sentent en droit d’exiger (dans une moindre mesure concernant Naruto), les autres se devant bien souvent d’obéir à leur « propriétaire » ou à leur « maître ». Ce sont des interactions, qui à travers une pensée spéciste, sont en adéquation avec la manière générale dont les humains pensent les animaux et les frontières existantes entre ces deux ordres (Gouabault et al, 2010).

Pour aller plus loin :

Carrié F., 2019, « Antispécisme », Encyclopædia Universalis, URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/antispecisme/

Digard J-P., Vialles N. et A. P. Ouédraogo, 2005, « Anthropologie des relations hommes-animaux », Annuaire de l’EHESS, URL : http://journals.openedition.org/annuaire-ehess/17242

Gouabault, E. et C. Burton-Jeangros, 2010, « L’ambivalence des relations humain-animal : Une analyse socio-anthropologique du monde contemporain », Sociologie et sociétés, 42 (1), URL https://doi.org/10.7202/043967ar

La Boétie E., 2016, Discours sur la servitude volontaire, Flammarion, Paris (1576).

Mathieu N-C., 1991, L’anatomie politique. Catégorisation et idéologies du sexe, Édition Côté-femmes, Paris.

[1]   « Naruto » Hit Big New Sales Milestone (https://comicbook.com/anime/2018/05/29/naruto-manga-sales-milestone-235-million-2018/)

À propos de l'auteur

Nicolas

Anthropologue de formation, Nicolas s’est particulièrement intéressé à l’Afrique Subsaharienne, à travers des champs de recherche tels que les gender studies, les processus migratoires et les sociabilités générationnelles.

Intervenant dans plusieurs structures d’enseignement supérieur, il cherche à faire passer son goût de l’anthropologie à travers un regard compréhensif et critique sur les mutations sociales qui touchent les mondes contemporains. Il apprécie tout particulièrement de mobiliser des contenus culturels pour interroger des dynamiques sociales.

Commentaires

  • Bravo pour cet lecture inédite de ces mangas. Ne connaissant que le jeu Pokémon j’ai eu cette impression bizarre plus petite de voir ces créatures faites pour servir de coqs de combat en gros. J’aime bien l’univers mais j’ai été assez dérangée (du moins je l’ai vu comme ça à l’époque) par le fait que les petits monstres servaient vraiment à gonfler l’égo des personnages et la “maltraitance” lors des affrontements (enfin pour ceux qui comme moi sont les amis des animaux). Mais comme vous l’avez dit, il y a une part de symbolisme propre à l’animisme nippon et une inspiration des anciennes représentations par des animaux des passions humaines. Je ne sais pas si vous serez d’accord mais il y a peut-être aussi une dimension post-culturelle à ces monstres qui sont transférables (comme des données informatiques) donc du coup est-ce vraiment des animaux à 100% ? Je me rappelle plus l’histoire. Bon. A voir ce qu’en fait le fameux live action de 2019 (Pikachu aux US !)…

    • Bonjour Klaudia,
      Merci pour cette réaction.
      Je suis tout à fait d’accord avec toi concernant l’aspect “donnée informatique” (dans le cas de Pokémon). Je n’ai pas traité cet aspect pourtant, d’une certaine manière, j’ai l’impression que cela renforce l’aspect non-consenti des combats auxquels prennent part les pokémons. Ils sont en effet convocables à volonté, comme on ouvrirait un logiciel d’un simple clic. On peut aussi retrouver cette dimension dans d’autres mangas (ex: Yu-gi-oh!).
      Quand à la question du statut des pokémons, de gros débats existent à ce sujet entre fans. D’après la recension que j’ai pu faire :
      1- pour certains, les pokémons ne sont pas des animaux, d’ailleurs les animaux à proprement parler n’existerai pas dans le monde des pokémons (certains animaux, tel un chien ou des oiseaux apparaissent pourtant dans la version animée, mais c’est assez rare)
      2- pour d’autres, les pokémons seraient les ancêtres des animaux, ou bien au contraire seraient issus de l’évolution des animaux à un stade supérieur (des indices sont cités à cet effet)
      3 – pour d’autres, pokémons et animaux coexisterait
      Donc quoi qu’il en soi, les pokémons ne semblent pas véritablement être considérés comme des animaux ordinaires, et c’est d’ailleurs une des raison de leur exploitation”militaire”.
      J’espère avoir répondu aux pistes que vous ouvrez,
      Bien à vous, Nicolas

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