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Le désarmement extérieur passe par le désarmement intérieur. Le seul vrai garant de la paix est en soi.   {Dalaï Lama}

Mercredi 18 mai 2011{par Eddie}

Rencontre & Nomadisme #3 | Featherfoot

© Photos : Eddie Mittelette / Cliquez sur l’image pour l’image en grand

Nous sommes rĂ©unis autour du feu avec Clarrie et sa famille pour le dĂ®ner. Avec une autre femme, Lizzie fait cuire des petits « Damper » – le pain aborigène traditionnel - sur un vieux grillage converti en grille de cuisson Ă  bonne hauteur pour ne pas brĂ»ler la viande et les autres aliments. Au mois de juin, l’hiver austral, l’amplitude de tempĂ©ratures est Ă©levĂ©e au cĹ“ur du dĂ©sert.
Une dizaine de paires de mains en éventail s’alignent autour de la lumière orangée et dansante, pour capter la chaleur et tenter de réchauffer les corps engourdis. La nuit est fraîche et pendant que les yeux regardent fixement les flammes envoutantes, tout le monde est affamé et fatigué de sa journée. Les enfants se regardent avec des sourires en coin, chuchotent et rient silencieusement, mais aucun n’ose perturber ce moment familial important. Les plus anciens ont revêtu leurs épaules de plaids poussiéreux, tandis que mon unique t-shirt pour la semaine me fait regretter mon insouciance. Je me lance alors dans un tournoiement lent sur moi-même, destiné à me chauffer comme un gibier en broche.
Depuis que j’ai démontré ma capacité à allumer un feu très rapidement, je suis officiellement en charge de l’alimenter lorsqu’il faiblit. Je m’éloigne vers le désert pour collecter de petites branches mortes, guidé par la clarté lunaire. Les spinifex, très piquants, griffent très légèrement mes mollets découverts, n’encourageant pas à la précipitation. Déjà à quelques mètres du camp, je me sens enveloppé par un silence épais qui m’isole des autres, tel un passage dans un autre monde. Cette séparation naturelle, invisible et silencieuse, me fait prendre un peu plus conscience de l’importance de l’esprit communautaire aborigène qui les protégeaient des dangers depuis des milliers d’années dans cet habitat nourricier et incertain.
Après avoir trouvé le combustible, dont des épines sèches et jaunies, j’entends des bruits non loin de moi mais décide de ne pas y prêter attention, sachant qu’une vie nocturne étonnamment riche s’épanouie tout autour de moi. Je reviens calmement sur mes pas, vers la promesse d’une chaleur humaine confortable. Paradoxalement, l’isolement imposé par ce lieu nourrit mes fantasmes et des envies de solitude, me replonge dans mes lectures passées de contes et fables aborigènes où rêve et réalité sont intimement mêlés pour raconter avec poésie le « Dreamtime ».
Cette horizontalité paisible est guidée vers le centre du continent par de longues dunes de sables parallèles. Nous sommes à 600 kilomètres au sud-est de Port Hedland, la ville la plus proche. Ici à Punmu, nous nous trouvons en plein cœur du « Great Sandy Desert », lové sur les bords du Lac Dora, aride ou humide suivant les précipitations, et perdu le long d’une piste rouge interminable qui rejoint Alice Springs au cœur de l’Australie.

Rencontre & Nomadisme / Lac Dora© Photos : Eddie Mittelette / Cliquez sur l’image en grand

A peine revenu près des miens et mes frissons apaisés, une complainte presque humaine retentie de l’immensité sombre, je reconnais immédiatement un dingo, le chien sauvage qui peuple les alentours. Un silence glaçant s’installe, je regarde les visages apeurés, adultes et enfants retiennent leurs souffles. L’instant d’après, l’autre femme se lève rapidement malgré son embonpoint, de sa main gauche saisie les pains à peine cuits, et de l’autre attrape sa petite Shakarnie qu’elle cale sous son bras. Tout le monde se met à courir vers l’autre feu qui se trouve à quelques mètres en direction de la communauté. Dans la précipitation, un pain tombe dans le sable, mais personne n’y prête attention. Nous rejoignons les autres, nous posons nos pains sur leur grille et élargissons le cercle pour que tout le monde puisse se réchauffer.
« C’est Featherfoot » s’écrit Clarrie, « il pleure car il est seul !!! Il vient pour prendre les enfants et les emmener très loin dans un endroit secret ». Une femme poursuit en disant qu’il revêt n’importe quelle forme, humaine ou animale, parfois celui de l’émeu, et qu’il porte un couvre-chef de forme ronde. Je les écoute avec respect, je connais ces légendes qui font partie intégrante de leur quotidien. « Featherfoot » signifie littéralement : Pied Plumé.

Rencontre & Nomadisme / Featherfoot© Gordon Syron – No Trees – Here Comes The Red (Featherfoot) / Cliquez pour l’image en grand

Durant une chasse que j’ai effectuĂ© auparavant avec Clarrie et sa famille, « Featherfoot » Ă©tait dĂ©jĂ  au centre des discussions lorsque la pĂ©nombre tombait et que le feu crĂ©pitait. Ce soir-lĂ  il prenait la forme d’un homme mĂ»r, habillĂ© normalement et coiffĂ© d’un morceau de tissus rouge nouĂ© autour du chef, se dĂ©plaçant sur l’une des Ă©toiles filantes qui perçaient le ciel. A ce moment prĂ©cis je pensais que ces fables servaient Ă  alimenter une crainte pour obtenir l’ordre et la discipline de leurs enfants, mais ce nouvel Ă©pisode me dĂ©montre que c’est la structure et l’ordre mĂŞme de la communautĂ© entière qui est rĂ©gie par cette croyance.
A la communauté de Karntimarta, où nous vivons tous, c’est une vieille maison abandonnée qui est habitée la nuit par « Featherfoot ». Les enfants ne s’y aventurent pas au coucher du soleil, ni moi-même, partagé entre le respect de leur foi et ce doute qui s’est installé en moi, convaincu par tant de ferveur.

Suivant les groupes et les différents endroits du pays, la définition de « Featherfoot » diffère légèrement. Il est par exemple dit que cet esprit ne marche pas sur le sol, mais dans les airs à la vitesse du vent, peut traverser les murs ou les objets. Il peut toutefois être bon, mais la plupart du temps il apparaît pour effectuer une tache punitive. Il ne laisse pas de traces mais peut retrouver instinctivement une personne qui a enfreint une loi, et la tuer.

Il est très important d’appréhender la spiritualité aborigène de façon différente et dépasser nos schémas de pensée occidentaux. J’ai très vite compris en passant du temps près de mes amis aborigènes que m’obstiner à appliquer ma propre logique me fermerait les portes de la compréhension.

Il est difficile de trouver des ouvrages en français qui couvrent les différents aspects de la culture aborigène. Je ne peux qu’encourager la lecture de ces trois livres de A.W REED, en anglais.




A.W. REED / ABORIGINAL MYTHS

 

 

 

 

 

 

 

A.W. REED / ABORIGINAL MYTHS, LEGENDS & FABLES

 

 

 

 

 

 

 

A.W. REED / ABORIGINAL STORIES

 

 

 

 

commentaires : 4Commentaire

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4 réponses


  1. Ton histoire me rappelle mes jeunes annĂ©es en colo. Je me souviens notamment, lorsque j’avais 8 ou 9 ans, d’une veillĂ©e « chasse au Dahu ».

    C’est un animal extraordinaire très connu dans les centres de vacances. Il vit en montagne et a deux pattes (du cĂ´tĂ© gauche) plus courtes, si bien qu’il doit parcourir la montagne de façon circulaire. Pour le capturer il faut arriver Ă  se placer derrière lui et siffler afin qu’il se retourne et tombe. Il ne faut pas rater la capture car l’animal est fĂ©roce et ne laisse aucune chance.

    Ce soir lĂ , lorsque les animateurs ont fait les groupes, j’ai souhaitĂ© faire parti du groupe 2, « l’après chasse » . Nous, les quelques enfants restĂ© sur place, devions soit disant nous occuper de la bĂŞte lorsqu’elle aurait Ă©tĂ© capturĂ©e. En fait j’Ă©tais simplement morte de trouille Ă  l’idĂ©e d’ĂŞtre en forĂŞt, la nuit, en sachant que je pouvais rencontrer le Dahu et que l’issu pouvait en ĂŞtre fatale. Je ne comprenais d’ailleurs pas comment les animateurs pouvaient prendre de tels risques. J’Ă©sperais secrètement qu’ils reviennent les mains vides…

    Tout ceci pour dire que les lĂ©gendes sont fascinantes. Je m’interroge notamment sur l’origine, le point de dĂ©part de l’histoire mais aussi comment ces croyances font Ă©chos en nous ou dans les autres cultures. Les choses peuvent exister ou non juste parce que nous y croyons ou n’y croyons pas ?

  2. Pour le point de dĂ©part de cette histoire, je ne sais pas rĂ©ellement. Lorsque l’on commence Ă  s’intĂ©resser Ă  la culture spirituelle aborigène, les frontières de temps et d’espaces disparaissent, en tout cas c’est comme ça que je le ressens. Plus on en apprend, plus il y en a Ă  dĂ©couvrir, chaque fil tirĂ© dĂ©roule une bobine infinie, et surtout la complexitĂ© liĂ©e aux diffĂ©rents groupes et dialectes qui constitue leur culture. Plus de 300 dialectes et langues ont Ă©tĂ© rĂ©pertoriĂ©es sur le territoire Australien, avec une richesse proportionnelle aux diffĂ©rents climats et animaux qui peuplaient un pays plus grand que l’Europe. Pour exemple, d’une tribu voisine Ă  l’autre, la langue Ă©tait totalement diffĂ©rente. Par contre la proximitĂ© et les Ă©changes liĂ©s au nomadisme ont permis de vĂ©hiculer les lĂ©gendes et la base du Dreamtime sur tout le continent, seules les appellations changeaient.

    Pour revenir Ă  Featherfoot et ta question sur l’Ă©cho que cela a, le point qui nous relie est que la croyance sert Ă  cadrer et discipliner. Dans notre sociĂ©tĂ© actuelle il semblerait que nous nous en dĂ©tachions Ă  mesure que nous avançons, par la non transmission entre autre. Cette mĂŞme transmission est un point crucial dans la culture aborigène actuelle, les efforts pour rapprocher les jeunes gĂ©nĂ©rations avec les anciennes est au coeur des prioritĂ©s. C’est une culture orale qui a traversĂ© les milliers d’annĂ©es sans Ă©criture, et qui par le matĂ©rialisme et la perte du respect envers les anciens, se dissout Ă  vue d’oeil.

    J’ai moi-mĂŞme participĂ© Ă  des activitĂ©s de « tracking », oĂą des « Elders » et des jeunes sont emmenĂ©s sur un lieu ancien et sacrĂ©, au coeur du dĂ©sert. Ces lieux que nous avons visitĂ© ont vu naĂ®tre ces anciens qui sont les derniers tĂ©moins d’une vie primitive (jusque dans les annĂ©es 70). L’un d’eux a vĂ©cu de cette façon jusqu’Ă  l’adolescence. Sur ces sites il y avait de petites grottes recouvertes de peintures anciennes jamais visitĂ©es ou très peu par les blancs. Durant ces journĂ©es et ces nuits, nous apprenions Ă  reconnaĂ®tre les traces d’animaux, les techniques pour les dĂ©busquer, les lĂ©gendes attachĂ©s Ă  ces lieux, etc… Quelle chance immense j’ai eu.
    Ce sera peut ĂŞtre le sujet d’une prochaine histoire…

  3. …J’invite quiconque Ă  exprimer son ressenti sur le sujet, donner son avis, poser des questions, proposer sa propre expĂ©rience…

  4. eddie , j’ai trouvĂ© votre trace sur transboreal 
    j’ai eu la chance de faire une itinĂ©rance en WA de sept 2008 

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