Vendredi 17 avril 2009{par Emeric}
Le capitalisme éthique, une redite ?
Je suis actuellement en train de dĂ©couvrir le magnifique livre d’Hannah Arendt, Ĺ“uvre majeure : la condition de l’homme moderne. Je ne peux que m’extasier devant tant de clartĂ©, tant de force dans les propos, tant de justesse des mots et des idĂ©es. Je vous invite tous Ă lire ce livre qui donne une vision d’ensemble Ă l’histoire moderne, notamment en terme de politique (mais c’est la base de son propos), au sens oĂą les Anciens l’entendaient, et son Ă©volution au cours du temps. En effet les explications et exemples appuyĂ©s que nous proposent Hannah Arendt permettent de mettre en perspective toute l’Ă©volution des pensĂ©es majeures plus ou moins rĂ©cente, et ainsi elle dresse une sorte « d’Ă©tat des lieux » de l’organisation de la vie des personnes, des peuples qui ont traversĂ©s l’histoire.
Un passage en particulier m’a fait Ă©crire ce billet. C’est le moment oĂą elle parle des thĂ©ories Ă©conomiques et statistiques Ă la base de notre système « moderne ». Pour palier Ă la crise Ă©conomique majeure que nous traversons, « plus grave que celle de 1929″, le prĂ©sident français a pris le parti de dĂ©fendre une refonte du capitalisme, pour un capitalisme dit « Ă©thique ». Retour aux sources ?
Je m’explique : les thĂ©oriciens libĂ©raux (A Smith, A. Ferguson, L. Walras, D. Ricardo…) nous ont vantĂ© les mĂ©rites de l’Ă©conomie libre, du laisser-faire Ă©conomique, croyant que le marchĂ© se rĂ©gule tout seul, grâce Ă la formule bien connue de « la main invisible ». Et ce en quoi ils croyaient (et croient toujours) c’est que le marchĂ© se rĂ©gule parce que les « intĂ©rĂŞts » tendent vers une « harmonie » naturelle, et que donc il n’est nul besoin pour l’Etat d’intervenir, puisque dieu la main invisible rĂ©gule le marchĂ©. On constate donc aujourd’hui que c’est effectivement le cas… Oui oui, le marchĂ© se rĂ©gule tout seul, mais Ă quel prix ? Peut-on sacrifier des milliers/millions de personnes pour que continue la Croissance ?
A cette question, nos dirigeants ont rĂ©pondu par la nĂ©gative. Ainsi, fiers de leurs contradictions (ils sont pratiquement tous des libĂ©raux convaincus), ils nous ont proposĂ© une intervention globale de Messies; les Etats. Ceci est donc en totale contradiction avec ce que disait F. Basset, l’un des pères fondateurs du libĂ©ralisme : »N’attendre de l’État que deux choses : libertĂ©, sĂ©curitĂ©. Et bien voir que l’on ne saurait, au risque de les perdre toutes deux, en demander une troisième ».
Ainsi les « nĂ©oclassiques » ont admis depuis leurs dĂ©buts que parfois, le marchĂ© avait besoin de rĂ©gulation. Mais pour certains (Ă©cole autrichienne) cela ne doit pas remettre en cause la non-intervention de l’Etat, donc ces rĂ©gulations doivent ĂŞtres d’ordre « volontaires » (guides, autorĂ©gulation des entreprises, associations de consommateurs…). Et on revient donc au capitalisme Ă©thique auquel on tente de nous faire croire.
En appliquant une « autorĂ©gulation », en clair « ne pas faire des choses pas bien », les entreprises seraient donc dans une nouvelle ère, une ère de confiance avec l’Etat qui, du coup, n’interviendrait pas, et la thĂ©orie serait respectĂ©e et vĂ©rifiĂ©e. Donc en clair en continuant de faire confiance aux entreprises, tout ira mieux ! On ne serait plus mis en danger par le capitalisme, vu qu’on devrait se dĂ©fendre tout seul, nous consommateurs, grâce Ă des associations.
Mais alors… oĂą se trouve le changement ? On ne fait que redire les règles du jeux.
Le but du capitalisme est bien de produire des biens pour faire des profits, pour pouvoir produire d’autres biens… On a un cercle soi-disant « vertueux » qui est mis en place. Le problème c’est que dans ce cercle, on enferme le consommateur dans une volontĂ©, un besoin de possession, et bien souvent, ce besoin est re-créé alors qu’un autre vient d’ĂŞtre satisfait. Et cela garanti donc la pĂ©rennitĂ© du système. Il n’y a plus de place pour la vie, on voit bien comment tout est centrĂ© sur la consommation et le travail. C’est presque si on nous dit que la crise est de notre faute, car nous ne consommons pas. Alors cessons de nous plaindre !!! travaillons plus, achetons plus, et accumulons plus de biens !!!
Les règles dont je parlais plus avant avaient des limites, comme en convient A. Smith : « Si nous Ă©tions installĂ©s au milieu d’objets qui par leur durĂ©e peuvent servir et permettre d’Ă©difier un monde dont la permanence s’oppose Ă la vie, cette vie ne serait pas humaine ».
MĂŞme l’un des auteurs majeur de la thĂ©orie libĂ©rale Ă©tait convaincu qu’il ne fallait pas vivre pour le travail, et travailler pour consommer. C’est d’ailleurs un des points sur lequel Marx insistat. Il faut Ă la fois ne pas mettre tout le(s) pouvoir(s) dans les mains d’une minoritĂ©, et aussi pouvoir faire autre chose que de travailler. On connait l’influence qu’ont eut ses thĂ©ories sur la sociĂ©tĂ© dont il faisait parti, ce qui a conduit en partie Ă la rĂ©volution russe de 1917.
Aujourd’hui on semble faire les mĂŞme erreurs qu’autrefois, mais cette fois-ci l’ère de la communication fait le bourrage de crâne. On nous fait croire Ă un vrai changement, une nouvelle ère, alors qu’en fait il n’en est rien d’autre qu’une remise en place de ce qui est dĂ©jĂ prĂ©sent. La question en suspens est donc celle-ci :
serons-nous dupes encore longtemps ?






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Vendredi 17 avril 2009 à 19 h 46 min MichaĂ«l à répondu:
Je ne peux qu’aller dans le sens de l’analyse d’Emeric. Pour comprendre le fonctionnement et l’actualitĂ© du système Ă©conomico-politique, il faut lire les ouvrages des Ă©conomistes classiques et nĂ©oclassiques : Adam Smith (La richesse des nations), Hayek (La route de la servitude), Freidman (Capitalisme et libertĂ©), etc… Mais l’aspect "technique" ne suffit pas. Pour rĂ©ellement cerner la thĂ©orie libĂ©rale, il faut en comprendre l’anthropologie, c’est Ă dire sa conception de l’Humain. Dans La richesse des nations, Adam Smith nous explique que l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral ne peut ĂŞtre obtenu que par la somme des intĂ©rĂŞts privĂ©es. Il argumente ceci en soutenant la thèse selon laquelle l’Homme est fondamentalement Ă©goĂŻste et que ses rapports avec les Autres ne sont que de cette nature. Cette anthropologie purement pessimiste de la nature humaine provient d’un autre penseur anglais, Thomas Hobbes qui, en 1651, dans le LĂ©viathan, expose le cĂ©lèbre : "L’Homme est un loup pour l’Homme". De plus, il faut rappeler que cette pĂ©riode de l’Histoire, cette transition entre le rĂ©gime monarchique et rĂ©publicain, thĂ©ocratique et dĂ©mocratique, est le lieu d’une remise en question totale de la capacitĂ© des Hommes Ă se mettre d’accord sur des valeurs communes. Ceci Ă©tant en partie dĂ» aux terribles guerres de religions qui ravagèrent toute l’Europe pendant plusieurs siècles. C’est dans la philosophie des Lumières, pères du libĂ©ralisme politique, que l’on retrouve les consĂ©quences de cette remise en question.
En effet, tout le système lĂ©gislatif qui dĂ©coula de la rĂ©volution française est basĂ© sur une axiologie neutre (Jean-Claude MichĂ©a, L’empire du moindre mal ; La double pensĂ©e ; L’impasse Adam Smith). C’est Ă dire que tout est conçu Ă partir d’un prĂ©supposĂ© fondamental : on ne peut pas Ă©tablir une vĂ©ritĂ© Ă partir d’un jugement moral. Or, et c’est lĂ que l’on rejoins le thème central de ce dĂ©bat, si l’on ne peut pas juger sur une base morale (puisque l’Homme est incapable de se mettre d’accord sur des valeurs communes), nous devons juger sur des bases scientifiques, sur des faits. De lĂ est nĂ©e le libĂ©ralisme politique, puis, sont pendant Ă©conomique qui exacerba cette logique en rĂ©duisant l’Ă©conomique Ă un Ă©change de marchandise quantifiables. La raison, politique et Ă©conomique, sera donc irrĂ©mĂ©diablement liĂ©e au ratio (calcul). Ce qui est tout Ă fait commode pour les thĂ©oriciens de la fin du XIXème siècle, qui, ayant adhĂ©rĂ© au positivisme (Auguste Comte, Discours sur l’ensemble du positivisme), ne pensent la sociĂ©tĂ© qu’au travers du prisme scientifique et donc du fait et du calcul. L’Homme moderne doit et peut, alors, ĂŞtre rĂ©duit Ă un chiffre qui rentrera dans la grande machine du MarchĂ©. L’unidimensionnalisation (Albert Jacquard, J’accuse l’Ă©conomie triomphante) de l’Humain, processus nĂ©cessaire au MarchĂ© pour l’intĂ©grer et donc le contrĂ´ler de façon optimum, est alors entamĂ©e. Cette rĂ©duction, cette prolĂ©tarisation de l’Homme, conduit Ă une perte totale de savoir (Bernard Stiegler, RĂ©enchanter la monde). Perte de savoir-faire tout d’abord avec la mĂ©canisation et le taylorisme qui rĂ©duit l’Homme Ă un producteur, puis perte de savoir-vivre avec le fordisme qui amorce l’ère de la consommation dĂ»e au fait que les capitalistes aient compris qu’il est plus facile de faire du profit en augmentant la quantitĂ© de produit vendu et en abaissant les marges par unitĂ©, que l’inverse. Ceci conduit Ă la constitution d’une classe moyenne.
Cette dernière, au dĂ©but du XXème siècle, ne comprenant pas l’utilitĂ© de la consommation, fut alors l’occasion d’une nouvelle invention purement capitaliste : la publicitĂ© et la marketing. Le but Ă©tant de contraindre (mentalement) cette classe moyenne Ă adhĂ©rer au modèle consumĂ©riste et ainsi permettre au système capitaliste de prospĂ©rer. Au troisième stade de la sociĂ©tĂ© de consommation (je passe sur les dĂ©tails), qui Ă©mergea au dĂ©but des annĂ©es 80, le marketing (dont le nom ne permet aucun doute sur sa fonction) inventa une nouvelle logique pour pallier au dĂ©ficit moral (on retrouve notre sujet), Ă la perte de valeur (dĂ» Ă l’explosion et la remise en question de la morale bourgeoise de mai 68) de la population : les styles de vie (socio-styles). Le branding (Naomi Klein, No logo), utilisa le concept sociologique de la tribu (Maffesoli, Le temps des tribus), pour crĂ©er de toute pièce des morales de marques, des philosophies de vies. Cette perversion Ă©conomique de la morale (car inauthentique et absolument cupide) perpĂ©tua la logique capitaliste et redonna des "repères", des valeurs, cette fois-ci hĂ©donistes (carpe diem), Ă la population. Ce système de self-service de pseudo-valeurs correspond parfaitement au consumĂ©risme individualiste de la monade capitaliste. Il constitue donc Ă la deuxième perte de savoir, celle du savoir-vivre. Cette perte Ă des consĂ©quences beaucoup plus graves qui, cycliquement, amènent Ă un effondrement. Nous en vivons actuellement un et la particularitĂ© de celui-ci c’est sa concordance avec d’autres effondrement, c’est pour cela que l’on peut qualifier la crise d’anthropologique. Je m’explique.
L’effondrement principal, celui qui nous fit prendre conscience de la crise est superficielle et Ă©conomique, il s’agit de celui Ă propos duquel les mĂ©dias de masses nous inondent de logorrhĂ©es depuis plusieurs mois. Il est aisĂ©ment comprĂ©hensible si l’on a Ă l’esprit le fait que la contradiction fondamentale du capitalisme (Marx, Le capital) c’est la double nĂ©cessitĂ© de l’augmentation du profit ad eternam pour les capitalistes (ceux qui rĂ©coltent les plus-values), et l’appauvrissement (physique, moral, Ă©conomique..) symĂ©trique des prolĂ©taires. Au cours du XXème siècle, le capitalisme inventa (ou cĂ©da) plusieurs moyens pour pallier Ă ce problème (Ă travers l’Etat providence, etc.), en particulier le crĂ©dit. Celui-ci permit aux prolĂ©taires de consommer sans avoir l’argent nĂ©cessaire ; puis vient la spĂ©culation (faire de la plus-value sur des prĂ©dictions), et enfin, la suite logique, le crĂ©dit spĂ©culatif (subprime), c’est Ă dire la possibilitĂ© de faire un crĂ©dit ayant pour base la prĂ©diction de l’augmentation de la valeur du bien achetĂ© (grâce Ă la spĂ©culation immobilière par exemple).
L’Ă©clatement de la bulle spĂ©culative de l’immobilier entraina une perte de solvabilitĂ© des crĂ©anciers, puis une perte de confiance et donc une perte de liquiditĂ©, ce qui conduit logiquement Ă cet effondrement Ă©conomique. Le deuxième est d’ordre moral, il est de mĂŞme nature que celui des annĂ©es 60, 70 (dont j’ai parlĂ© prĂ©cĂ©demment) dont on peut retrouver les consĂ©quences dans la mouvance punk (no future). Il fut rapidement compensĂ© par les socio-styles. L’effondrement moral actuel semble moins facilement surmontable (par le capitalisme), car il est issu, d’une part, de l’essoufflement des socio-styles, mais aussi d’un dĂ©but de prise de conscience dĂ» aux premières manifestations des consĂ©quences Ă©cologiques du capitalisme. Cet effondrement moral se caractĂ©rise par le fatalisme, la dĂ©rision et un manque total de motivation (procrastination, Ă©puisement des dĂ©sirs et donc surgissement du pulsionnel – du fait de la non transformation de l’Ă©nergie libidinale (Freud, Psychologie des foules et analyse du moi). La tentative des technologies R (pour relationnel) telles que Facebook et consorts, est, je pense, un des derniers avatars capitalistes pour remĂ©dier Ă cet effondrement qui, cette fois-ci, est plus profond car il est issu de la dĂ©composition de la sociabilitĂ©, de la perte de la philia (Aristote) inhĂ©rente au MarchĂ©. Malheureusement pour lui, mĂŞme si cet ersatz de sociabilitĂ©, cette triste imitation du lien Humain, cette virtualisation du collectif, arrive Ă compenser la dĂ©crĂ©pitude du politique intrinsèque au capitalisme, ce sont les limites Ă©cologiques qui viendront nous rĂ©veiller et cette fois-ci, l’effondrement ne sera plus une crise, mais une fin.
« Serons-nous dupes encore longtemps ? » , Ă©tait la question initiale. Après ce bref (mais peut-ĂŞtre dĂ©jĂ trop long pour un blog) voyage dans les mĂ©andres historiques du capitalisme, peut-ĂŞtre que nous pourrons au moins dĂ©celer les leurres, les fourberies, les supercheries, les pantalonnades du système. Ceux-ci se cachent souvent dans la rĂ©thorique et dans les manipulations de la langue (Eric Hazan, LQR la popagande du quotidien), particulièrement au travers d’oxymores (MĂ©heust, La politique de l’oxymore) tel que "dĂ©veloppement durable" (Serge Latouche, Le pari de la dĂ©croissance), "capitalisme vert", etc.
Mais comprendre les mĂ©canismes de la tromperie, et en fait de la propagande, ne suffira certainement pas. Le capitalisme sera toujours le meilleur système tant qu’il sera hĂ©gĂ©monique, et ceci pour une simple raison : rien n’est plus convaincant que le dĂ©jĂ -lĂ (Benasayag, La fatigue d’ĂŞtre soi). La critique doit ĂŞtre accompagnĂ©e d’hypothèses quant Ă un autre modèle possible (Badiou, L’hypothèse communiste), en repensant l’Homme dans sa globalitĂ©, et en Ă©vitant les prĂ©supposĂ©s des thĂ©oriciens libĂ©raux. Bien que "changer le monde, c’est d’abord se changer soi-mĂŞme" (Keny Arkana), il ne faut pas oublier que le meilleur moyen de renverser l’individualisme c’est de penser le collectif et de le vivre. C’est par l’Ă©change, la solidaritĂ© et la coopĂ©ration que nous pourrons dĂ©montrer l’erreur ontologique de l’Ă©goĂŻsme, de la compĂ©tition et de la cupiditĂ© comme moteur de l’humanitĂ©.N’oublions pas que "L’Homme vivant est un groupe". Proudhon