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Le comportement humain découle de trois sources principales: le désir, l'Émotion et la connaissance.   {Platon}

Mardi 8 novembre 2011{par Vincent}

« La dictature de l’urgence » & « trop vite ! » | lecture du quotidien sous l’angle de la vitesse et du culte de l’instant – Partie 1

Dictature de l'urgence | Clock man

Un sentiment Ă©prouvĂ© au quotidien me questionne avec insistance, un sentiment dĂ©sagrĂ©able et envahissant qui s’insinue dans la plupart des strates de nos vies. StressĂ©s, fatiguĂ©s, oppressĂ©s, bousculĂ©s ? Normal au XXIe siècle que chaque seconde soit sur-occupĂ©e, saturĂ©e et optimisĂ©e Ă  l’extrĂŞme de peur de gaspiller le temps qui nous est imparti ici-bas pourrait-on objecter Ă  ce ressenti dĂ©sagrĂ©able. Pour autant, est-ce inexorable de faire rimer XXIe siècle avec vitesse ? Quelques rĂ©sistants parviennent Ă  Ă©chapper Ă  cet ogre, bien souvent au prix d’une marginalisation partielle ou totale, mais force est de constater que nous subissons tous les assauts quotidiens d’un des maux les plus terribles de ces 60 dernières annĂ©es : l’urgence, Ă©levĂ©es au range de praxis, c’est Ă  dire de mode d’ĂŞtre au monde.

Comment en sommes-nous arrivĂ© lĂ  ? Quels sont les visages de cette urgence dans nos vies de tous les jours ? Quelles sont les consĂ©quences prĂ©sentes et Ă  venir ? Quelles pistes de rĂ©flexion envisager pour tenter de retrouver une certaine sĂ©rĂ©nitĂ© par rapport au temps ? C’est Ă  toutes ces questions que nous allons essayer de rĂ©pondre en nous appuyant sur 2 auteurs contemporains s’Ă©tant rĂ©cemment penchĂ©s sur ces questions : Alain Finchelstein, auteur de « la dictature de l’urgence » et Jean-Louis Servan-Schreiber, auteur de « trop vite« . Notre rĂ©flexion s’appuiera Ă©galement sur plusieurs penseurs ayant consacrĂ© tout ou partie de leur vie au rapport qu’entretien l’Homme Ă  l’espace et au temps.

L’hĂ©ritage de la modernitĂ©

Pour Paul Virilio, auteur de nombre de travaux sur le rapport entre technologie (ou technique) et vitesse, l’accĂ©lĂ©ration du temps est une dĂ©viance de la modernitĂ© et, partant, du progrès des techniques et technologies. Certes, mais celle-ci procède d’un appel intĂ©rieur et profondĂ©ment humain : le dĂ©sir d’immortalitĂ©. Aspirer Ă  gagner du temps pour se dĂ©placer, pour communiquer, pour acheter, pour manger, c’est s’Ă©tourdir dans une quĂŞte impossible : celle ce l’omniprĂ©sence. C’est un rapprochement entre l’Homme et Dieu, par la promesse d’une maĂ®trise de l’espace et du temps, tout comme l’ultra connexion Ă  l’information et au savoir nous promet tacitement l’omniscience. Nul doute que la technologie et les sciences sont l’une des rĂ©ponses que l’homme moderne a trouvĂ© face au gouffre mĂ©taphysique laissĂ© par le dĂ©senchantement du monde. Gagner du temps pour vivre plus. Pour vivre mieux. C’est une question profondĂ©ment existentielle, celle de supporter la mort.

L’urgence, une acception ancienne et primordialement physique

Il convient de dĂ©marrer notre investigation par une Ă©tymologie du mot « urgence« . Dans « RhĂ©torique de l’urgence », Raymond BĂ©nĂ©vent explique qu’urgence vient du latin urgere, dĂ©rivĂ© de l’indo-europĂ©en commun uerg, littĂ©ralement « presser ». A l’origine, l’utilisation du mot Ă©tait rĂ©servĂ©e au sens mĂ©dical et qualifiait le caractère d’un cas Ă  traiter. Le nom n’existait pas et seul l’adjectif urgent s’employait. Puis au XIXe siècle, le registre d’utilisation du mot a Ă©tĂ© Ă©tendu Ă  toutes les sphères et l’urgence a fait son apparition.

Une course effrénée quotidienne

La vitesse s’insinue partout et gagne chaque sphère de nos vies. La volontĂ© d’aller vite est successivement rĂ©cupĂ©rĂ©e, rĂ©-utilisĂ©e, rĂ©inventĂ©e et dĂ©multipliĂ©e dans nos vies professionnelles (avec le fameux mais non moins rĂ©current « il me faut ça pour hier« ), dans nos loisirs (« ce film ne sera Ă  l’affiche que 6 semaines, courez-y« ),  dans les transports (« prenez le temps d’aller vite » comme signature du TGV), dans la consommation (« plus que quelques articles de la collection actuelle avant rupture de stock ») devenant un vĂ©ritable but Ă  atteindre. Afin d’y voir plus clair et de comprendre l’Ă©tendu du phĂ©nomène, il convient d’en pointer quelques manifestations de façon pragmatique. A dĂ©faut d’ĂŞtre exhaustive, cette dĂ©marche vise Ă  rendre intelligible et compacte un problème complexe et diffus.

L’alimentation est en tĂŞte de liste, certainement parce que l’art de la table et la rĂ©union autours du repas revĂŞtent une grande importance traditionnelle dans notre beau pays. Difficile de passer Ă  cĂ´tĂ© de la vitesse en restauration : Les fast-food tels que Macdonalds (Explosion de Macdonald’s dans les annĂ©es 1960 aux USA et 1re enseigne en France en 1972 Ă  CrĂ©teil) ou Subway en sont des reprĂ©sentants de choix. Pas de service en salle, sandwichs, frites et hamburgers minute, prix abordables (de moins en moins), horaires très flexibles (avec l’arrivĂ©e de 24/24) et durĂ©e effective du repas de 11 minutes en moyenne : le fast-food a rĂ©volutionnĂ© notre rapport Ă  la « restauration » de façon durable. Mais l’alimentation n’est pas en reste non plus puisque le surgelĂ© Ă  gagnĂ© du terrain depuis une cinquantaine d’annĂ©e, changeant aussi notre rapport Ă  la nourriture Ă  domicile. Plats tout prĂŞts en barquette ou prĂ©paration congelĂ©, quelques minutes au micro-onde et hop, c’est prĂŞt. Un gain de temps et de travail, au prix d’un instant de vie prĂ©-mâchĂ© et prĂ©-digĂ©rĂ©.

Fast food
Le travail est Ă©videmment au cĹ“ur de cette accĂ©lĂ©ration avec l’objectif de gain de productivitĂ© sous-jacent Ă  celui du gain de temps. Le capitalisme et l’Ă©conomie de marchĂ© sont passĂ© par lĂ , il ne s’agit plus simplement de dĂ©velopper des biens et des services en faisant de la qualitĂ©, mais aussi et surtout d’ĂŞtre le plus rentable possible. Time compression, libĂ©ralisme, Taylorisme et Fordisme, autant de noms donnĂ©s aux diffĂ©rentes Ă©tapes d’une mĂŞme quĂŞte : celle du gain maximal. La pression est Ă©videmment bien plus grande encore pour les entreprises cĂ´tĂ©s en bourses et dont les actionnaires et autres investisseurs attendent une part du gâteau toujours plus grande. Nul besoin de prĂ©ciser que la cordialitĂ© des relations sociales hiĂ©rarchiques peut-ĂŞtre biaisĂ©e et toute relative. L’expression « nous ne sommes que des chiffres » prend, dans cette perspective de rentabilitĂ© et de compĂ©titivitĂ©, tout son sens.
Mais il y a plus et Google nous fournit peut-ĂŞtre l’un des tĂ©moignages les plus lumineux. Lorsque Sheryl Sandberg, directrice de la publicitĂ©, prĂ©sente ses excuses Ă  Larry Page (PDG actuel) pour une erreur qui a coutĂ© des millions de dollars Ă  Google, il lui rĂ©pond : « Je suis heureux que tu aies fait cette erreur, parce que je veux dĂ©velopper une entreprise oĂą on fait trop de choses trop vite et pas une entreprise oĂą on ne prend aucun risque et oĂą on ne fait rien ». La vitesse pour multiplier les essais-erreurs, pour avoir le droit de se tromper et recommencer me fait penser Ă  cette extrait de « Cap au pire » de Samuel Beckett : « Tout jadis. Jamais rien d’autre. D’essayĂ©. De ratĂ©. N’importe. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux. » Puis Eric Schmidt, (PDG de l’Ă©poque), de dĂ©clarer dans The Economist avoir conseillĂ© Ă  ses employĂ©s : « Faites vos erreurs vite – pour pouvoir faire un autre essai dans la foulĂ©e ». Mais la technologie a aussi son rĂ´le Ă  jouer dans cette mutation : l’irruption et l’invasion de l’informatique dans le travail, puis celle des TIC ont pour rĂ©sultat de permettre un travail collaboratif (avec les mails, visio confĂ©rences, conf call etc.) et dĂ©-localisĂ© en mĂŞme temps que de porter le multitâches et la polychronie Ă  leur apogĂ©e. Discuter sur skype ou messenger, surfer sur internet, rĂ©pondre au tĂ©lĂ©phone ou Ă  la question d’un collègue, rĂ©diger un rapport, envoyer un sms, Ă©couter de la musique, cette dĂ©multiplication des activitĂ© sensorielles et cognitives s’est marquĂ©e Ă  l’extrĂŞme, parfois jusqu’Ă  la crise d’Ă©pilepsie, par l’imposition technologique issue de notre propre conception.

Chaplin - modern times
Les transports laissent apercevoir leur traces de vitesse facilement. Le XXe siècle, souvent qualifiĂ© de siècle de la vitesse, nous a laissĂ© cet hĂ©ritage. DĂ©veloppement de l’automobile, banalisation de l’avion et du train. ArrivĂ©e du TGV dans les annĂ©es 1960 et dĂ©veloppement des lignes Ă  grande vitesse, nous voyageons plus vite et plus loin. En tĂ©moigne le projet ZEHST, prĂ©sentĂ© au salon du Bourget en juin 2011. Pour autant, le gain de temps effectif au quotidien n’est pas tangible, loin de lĂ . La raison ? Une distance moyenne parcourue du 5 kms en 1936 contre 45 kms aujourd’hui. Il n’est d’ailleurs pas rare que des personnes habitant Strasbourg ou Lille viennent travailler chaque matin Ă  Paris, chose Ă©videmment impensable il y a seulement 20 ans.

Le cinĂ©ma n’est pas en reste avec la nette diminution de la durĂ©e d’un film Ă  l’affiche. Le dĂ©lais entre la sortie en salle et la diffusion Ă  la tĂ©lĂ©vision a Ă©galement Ă©tĂ© raccourci, avec un passage de 5 ans jusqu’Ă  1980, Ă  1 an en 1982 puis 4 mois depuis la loi Hadopi du 12 juin 2009. La sortie en DVD a Ă©galement Ă©tĂ© rapprochĂ© de la date de sortie au cinĂ©ma, une course contre l’oubli du film sans doute.

L’information et les mĂ©dias ne sont pas en reste. Nul besoin d’argumenter longtemps pour vous convaincre que la rapiditĂ© est le nerf de la guerre. Tout d’abord, la rapiditĂ© pour aller chercher l’information et la diffuser au monde entier le plus rapidement possible, quitte Ă  ne plus s’attarder sur l’analyse. C’est ce qui a permis de vivre en direct des scènes telles que le crash du 2e avions dans le world trade center du 11 septembre 2001 ou encore le tsunami du 11 mars 2011 au japon. C’est Ă©galement pourquoi Twitter et son effroyable dĂ©luge continu de nouvelles du monde entier est devenu une plateforme d’information majeure. Plus prĂ©cisĂ©ment, twitter est devenu la plateforme qui permet d’ĂŞtre au fait en temps rĂ©el d’une immense quantitĂ© d’information. Reste l’analyse. Et lĂ , twitter ne nous aide pas beaucoup… Bernard Poulet, dans « la fin des journeaux » – Ă©ditions Gallimard – dĂ©clare : « on ne lit pas, on surfe ». Il suffit de regarder une chaine telle que BFM TĂ©lĂ© ou i-tĂ©lĂ© pour s’en convaincre : chaque espace de l’Ă©cran est optimisĂ© pour faire passer le plus d’information possible. De l’info Ă  consommer rapidement, efficacement. Une course permanente Ă  l’information. Les affaires se suivent et se chassent les unes les autres de nos Ă©crans. Le modèle, CNN de chaine d’information en continu a fait des petits.

CNN et le 11 septembre 2001
Pour la mode, la vitesse est la aussi un modèle Ă©conomique qui marche : en tĂ©moigne Zara et sa prodigieuse ascension. La recette est simple : des collections constamment renouvelĂ©es et un stock très mince qui pousse les acheteurs Ă  se rendre Ă  la boutique 17 fois par an en moyenne contre 3 Ă  4 fois pour les autres concurrents. Les collections se renouvellent plus vite : on est loin du temps de l’automne-hiver / printemps-Ă©tĂ©…

L’industrie courre elle aussi après le temps. Louis Schweitzer raconte que le cycle de dĂ©veloppement d’une voiture est passĂ© en quelques annĂ©es de 5 Ă  3 ans chez Renault. Le dĂ©veloppement du « lean production », production sans gras est un indice supplĂ©mentaire. Cette thĂ©orisation des diffĂ©rents moyens d’accĂ©lĂ©rer la production a vu le jour chez Toyota et consiste en un certain nombre de process visant Ă  gagner toujours plus d’efficacitĂ© et de temps.

La justice tĂ©moigne elle aussi : la procĂ©dure d’urgence (appelĂ©e dĂ©sormais procĂ©dure accĂ©lĂ©rĂ©e) reprĂ©sente 65% des cas d’adoption de lois depuis 2007 contre 10 % entre 1958 et 1968 et 30% entre 1968 et 1981. La tendance de faire de chaque fait divers une loi montre Ă  quelle point la justice est pressĂ©e et dans la rĂ©action plutĂ´t que l’action. Le film « 10e chambre, instant d’audience » de Raymond Depardon Ă©claire ce phĂ©nomène et mĂ©rite largement d’ĂŞtre regardĂ©.

Côté santé, un seul chiffre ô combien parlant : 7 millions de malades traités en urgence en 1990, 11 millions en 98, 18 millions en 2008.

L’Ă©conomie est Ă©videmment une sphère ou la vitesse est capitale : les bourses sont ouvertes 24h/24h et 7 jours sur 7/7 via le marchĂ© gris et permettent des ajustements permanents et extrĂŞmement rapides dans les Ă©changes de capitaux.

Bourse
Les rĂ©seaux sociaux tels que Twitter dont j’ai parlĂ© prĂ©cĂ©demment sont un exemple très concret de la vitesse Ă  l’œuvre au quotidien. On invente mĂŞme une unitĂ© pour rendre compte de cette masse absolument ahurissante d’information Ă©changĂ©e : le TPM, ou tweet par minute. Quelque chiffres sur la question : il s’Ă©change en moyenne un milliard de tweet par semaine. Le tweet-o-meter permet de mieux se rendre compte de la vitesse de ces Ă©changes.

Après avoir identifié clairement des indices de la vitesse, nous allons essayer de décrypter les sources de cette tendance et de proposer une alternative en faisant saillir des phénomènes de résistance.

Rendez-vous pour la 2e partie de cette Ă©tude.

commentaires : 3Commentaire

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3 réponses


  1. LoĂŻc Roche (un de mes anciens profs), a Ă©crit lĂ  dessus un truc vachement bien :
    http://blogs.senat.fr/mal-etre-au-travail/2010/06/02/la-notion-de-%C2%AB-slow-management-%C2%BB-defendue-par-le-professeur-loick-roche/

  2. Merci Gilles pour ton lien Ă  la fois intĂ©ressant et très pertinent. La position dĂ©fendue par M Roche donne des idĂ©es et permet d’entrevoir une manière de sortir du diktat de la productivitĂ© et du manque de temps dans le domaine des entreprises. Je ne manquerai pas de l’intĂ©grer dans la 2e partie de mon article comme une piste de rĂ©sistance possible.

  3. [...] http://www.xulux.fr – Today, 4:30 PM [...]

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