Vendredi 10 avril 2009{par Emeric}
Google, le successeur d’Hannah Arendt?

<< du passé faisons table rase >>
Cette phrase caractĂ©ristique du Siècle des Lumières, de la modernitĂ© exubĂ©rante, est devenue une affirmation que l’on ne peut supporter aujourd’hui. MĂŞme si la modernitĂ© avait pour objectif implicite d’apporter les rĂ©ponses Ă l’insĂ©curitĂ© Ă©motionnelle et spirituelle de l’Ă©poque qu’elle enterrait, aujourd’hui il semble bien difficile d’oublier son passĂ©, et on ne peut que constater l’Ă©chec dans ce domaine. Serait-ce une preuve d’Ă©chec de cette modernitĂ© ? Serait-elle remise en cause inconsciemment ?
Depuis maintenant des annĂ©es, le gĂ©ant amĂ©ricain Google a entreprit l’une des tâches les plus difficiles et les plus ambitieuses qui soit : rassembler et hĂ©berger le maximum des Savoirs de l’HumanitĂ©. C’est ainsi que Google multiplie les services tels que moteur de recherche, plate forme de blog, encyclopĂ©die, cartes du monde, livres, musique, images, vidĂ©os…
Tout ça dans le but de rassembler dans ses serveurs, et d’indexer grâce Ă son code tenu secret l’entière Connaissance humaine. Mais pour en faire quoi ?
et surtout, pour sauvegarder quoi ? On peut se poser la question quand on voit comment Google bloque l’accès Ă de nombreuses pages et de nombreux sites dans diffĂ©rents pays (notamment la Chine). Google ne « sauvegardera »-t-il que ce qui est « rentable » ? ce qui est « officiel » ?
Le fait de vouloir se souvenir de la connaissance humaine est un but très noble, dont la figure majeure Ă©tait la philosophe Hannah Arendt. Cette Juive allemande des annĂ©es Hitler, disciple d’Heidegger, nous incite dans toute son Ĺ“uvre Ă ne pas oublier le passĂ©, car c’est cette mĂ©moire qui nous permet de comprendre le prĂ©sent et de fabriquer l’avenir. Dans sa conception du domaine privĂ© et du domaine public, Hannah Arendt nous dit que « le concept de rĂ©vĂ©lation conduit Ă porter au jour le rĂ©seau (web) des relations humaines au sein duquel toute vie humaine dĂ©ploie sa propre histoire ». Alors je pose la question ; en remplissant des fiches, en chargeant des photos, en faisant des blogs… ne sommes nous pas en train de mĂ©langer le domaine public et le domaine privĂ©, et ainsi inconsciemment de crĂ©er une mĂ©moire immortelle de chaque ĂŞtre humain ?
En effet, que se passe-t-il lorsque l’on ne s’occupe plus d’un site, l’enlève-t-on d’internet ? Que se passe-t-il sur notre profil facebook si on dĂ©cède ? On a mĂŞme des profils facebook de personnes dĂ©cĂ©dĂ©es aujourd’hui, alors qu’en faire, et surtout que font-ils dans le vivant ?
Mais la question que je veux soulever requiert plus d’explication.
On sait que le leitmotiv, le slogan de google est « don’t be evil » (ne soyez pas mĂ©chant). Mais est-ce assez pour que l’on fasse confiance Ă ce gĂ©ant incontrĂ´lable ? Pour l’instant c’est vrai que Google a Ă©tĂ© très arrangeant avec ceux qui ont eut des problèmes : liens divers retirĂ©s sur simple demande, photos floutĂ©es, etc. Mais mĂŞme Google n’est pas Ă l’abris des erreurs. Ainsi on a rĂ©cemment vu, par exemple, la « google car » Ă©craser une biche, ou bien se prendre un pont, ou se faire arrĂŞter par la police.
Hannah Arendt nous enseigne que l’Ă©ternitĂ© est ce qui manque aux mortels, mais dans la mesure oĂą nous pensons ce qui est « mortel » et « Ă©ternel ». Ainsi le fait de perpĂ©tuer des connaissance serait une manière de nous rendre immortel, ainsi qu’une manière de supporter notre condition de mortel.
Peut-on, aujourd’hui dĂ©jĂ , faire un parallèle avec le cycle Fondations d’I. Asimov ? Pour la petite anecdote, cette Ĺ“uvre majeure de la science-fiction du milieux du XXème siècle partait de ce principe : comme une crise majeure et un retour Ă un mode de vie primitif avait Ă©tĂ© prĂ©vu par la psychohistoire, la civilisation entreprend de rassembler TOUTES ses connaissances en vue d’un retour plus rapide au progrès, après cette crise qui durera 10 000 ans.
Sommes-nous d’ores et dĂ©jĂ une civilisation, un monde sur le dĂ©clin pour qu’il faille dès maintenant entretenir et conserver notre passĂ© ? Qui doit avoir ce rĂ´le ? Mais surtout, que sauvegarder, alors que le souvenir des autodafĂ© est encore bien prĂ©sent… ?
Hannah Arendt – Les origines du totalitarisme (1951)
Hannah Arendt – La condition de l’Homme moderne (1961)
Isaac Asimov – Le cycle de Fondations (1951-1988)

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Lundi 13 avril 2009 à 18 h 09 min Vincent à répondu:
Analyse extrĂŞmement intĂ©ressante… et malheureusement oui toute la question est lĂ … QUE choisir de sauvegarder puisqu’on ne peut pas tout conserver. Et lĂ , je fais un autre parallèle avec l’extraordinaire livre de George Orwell : "1984". ContrĂ´ler ce que dit, ce qu’on ne dit pas. Choisir ce qui est portĂ© Ă la connaissance de tous, réécrire certains faits afin de gommer l’histoire et de la rĂ©interprĂ©ter dans son propre intĂ©rĂŞt, contrĂ´ler les pensĂ©es de la population, leur actions, maintenir le contrĂ´le par la peur en construisant sur le socle d’une guerre permanente avec les autres continents… Le mythe de "Big brother", surnom que l’on donne souvent Ă google est-il si Ă©loignĂ© que ça de la rĂ©alitĂ© ? Bien sĂ»r, google prĂ©tend ne vouloir que le bien… mais big brother aussi le prĂ©tend dans 1984…