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« La dictature de l’urgence » & « trop vite ! » | lecture du quotidien sous l’angle de la vitesse et du culte de l’instant – Partie 1

Écrit par Vincent

Un sentiment éprouvé au quotidien me questionne avec insistance, un sentiment désagréable et envahissant qui s’insinue dans la plupart des strates de nos vies. Stressés, fatigués, oppressés, bousculés ? Normal au XXIe siècle que chaque seconde soit sur-occupée, saturée et optimisée à l’extrême de peur de gaspiller le temps qui nous est imparti ici-bas pourrait-on objecter à ce ressenti désagréable. Pour autant, est-ce inexorable de faire rimer XXIe siècle avec vitesse ? Quelques résistants parviennent à échapper à cet ogre, bien souvent au prix d’une marginalisation partielle ou totale, mais force est de constater que nous subissons tous les assauts quotidiens d’un des maux les plus terribles de ces 60 dernières années : l’urgence, élevées au range de praxis, c’est à dire de mode d’être au monde.

Comment en sommes-nous arrivé là ? Quels sont les visages de cette urgence dans nos vies de tous les jours ? Quelles sont les conséquences présentes et à venir ? Quelles pistes de réflexion envisager pour tenter de retrouver une certaine sérénité par rapport au temps ? C’est à toutes ces questions que nous allons essayer de répondre en nous appuyant sur 2 auteurs contemporains s’étant récemment penchés sur ces questions : Alain Finchelstein, auteur de « la dictature de l’urgence » et Jean-Louis Servan-Schreiber, auteur de « trop vite« . Notre réflexion s’appuiera également sur plusieurs penseurs ayant consacré tout ou partie de leur vie au rapport qu’entretien l’Homme à l’espace et au temps.

L’héritage de la modernité

Pour Paul Virilio, auteur de nombre de travaux sur le rapport entre technologie (ou technique) et vitesse, l’accélération du temps est une déviance de la modernité et, partant, du progrès des techniques et technologies. Certes, mais celle-ci procède d’un appel intérieur et profondément humain : le désir d’immortalité. Aspirer à gagner du temps pour se déplacer, pour communiquer, pour acheter, pour manger, c’est s’étourdir dans une quête impossible : celle ce l’omniprésence. C’est un rapprochement entre l’Homme et Dieu, par la promesse d’une maîtrise de l’espace et du temps, tout comme l’ultra connexion à l’information et au savoir nous promet tacitement l’omniscience. Nul doute que la technologie et les sciences sont l’une des réponses que l’homme moderne a trouvé face au gouffre métaphysique laissé par le désenchantement du monde. Gagner du temps pour vivre plus. Pour vivre mieux. C’est une question profondément existentielle, celle de supporter la mort.

L’urgence, une acception ancienne et primordialement physique

Il convient de démarrer notre investigation par une étymologie du mot « urgence« . Dans « Rhétorique de l’urgence », Raymond Bénévent explique qu’urgence vient du latin urgere, dérivé de l’indo-européen commun uerg, littéralement « presser ». A l’origine, l’utilisation du mot était réservée au sens médical et qualifiait le caractère d’un cas à traiter. Le nom n’existait pas et seul l’adjectif urgent s’employait. Puis au XIXe siècle, le registre d’utilisation du mot a été étendu à toutes les sphères et l’urgence a fait son apparition.

Une course effrénée quotidienne

La vitesse s’insinue partout et gagne chaque sphère de nos vies. La volonté d’aller vite est successivement récupérée, ré-utilisée, réinventée et démultipliée dans nos vies professionnelles (avec le fameux mais non moins récurrent « il me faut ça pour hier« ), dans nos loisirs (« ce film ne sera à l’affiche que 6 semaines, courez-y« ),  dans les transports (« prenez le temps d’aller vite » comme signature du TGV), dans la consommation (« plus que quelques articles de la collection actuelle avant rupture de stock ») devenant un véritable but à atteindre. Afin d’y voir plus clair et de comprendre l’étendu du phénomène, il convient d’en pointer quelques manifestations de façon pragmatique. A défaut d’être exhaustive, cette démarche vise à rendre intelligible et compacte un problème complexe et diffus.

L’alimentation est en tête de liste, certainement parce que l’art de la table et la réunion autours du repas revêtent une grande importance traditionnelle dans notre beau pays. Difficile de passer à côté de la vitesse en restauration : Les fast-food tels que Macdonalds (Explosion de Macdonald’s dans les années 1960 aux USA et 1re enseigne en France en 1972 à Créteil) ou Subway en sont des représentants de choix. Pas de service en salle, sandwichs, frites et hamburgers minute, prix abordables (de moins en moins), horaires très flexibles (avec l’arrivée de 24/24) et durée effective du repas de 11 minutes en moyenne : le fast-food a révolutionné notre rapport à la « restauration » de façon durable. Mais l’alimentation n’est pas en reste non plus puisque le surgelé à gagné du terrain depuis une cinquantaine d’année, changeant aussi notre rapport à la nourriture à domicile. Plats tout prêts en barquette ou préparation congelé, quelques minutes au micro-onde et hop, c’est prêt. Un gain de temps et de travail, au prix d’un instant de vie pré-mâché et pré-digéré.

Fast food

Le travail est évidemment au cœur de cette accélération avec l’objectif de gain de productivité sous-jacent à celui du gain de temps. Le capitalisme et l’économie de marché sont passé par là, il ne s’agit plus simplement de développer des biens et des services en faisant de la qualité, mais aussi et surtout d’être le plus rentable possible. Time compression, libéralisme, Taylorisme et Fordisme, autant de noms donnés aux différentes étapes d’une même quête : celle du gain maximal. La pression est évidemment bien plus grande encore pour les entreprises côtés en bourses et dont les actionnaires et autres investisseurs attendent une part du gâteau toujours plus grande. Nul besoin de préciser que la cordialité des relations sociales hiérarchiques peut-être biaisée et toute relative. L’expression « nous ne sommes que des chiffres » prend, dans cette perspective de rentabilité et de compétitivité, tout son sens.
Mais il y a plus et Google nous fournit peut-être l’un des témoignages les plus lumineux. Lorsque Sheryl Sandberg, directrice de la publicité, présente ses excuses à Larry Page (PDG actuel) pour une erreur qui a couté des millions de dollars à Google, il lui répond : « Je suis heureux que tu aies fait cette erreur, parce que je veux développer une entreprise où on fait trop de choses trop vite et pas une entreprise où on ne prend aucun risque et où on ne fait rien ». La vitesse pour multiplier les essais-erreurs, pour avoir le droit de se tromper et recommencer me fait penser à cette extrait de « Cap au pire » de Samuel Beckett : « Tout jadis. Jamais rien d’autre. D’essayé. De raté. N’importe. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux. » Puis Eric Schmidt, (PDG de l’époque), de déclarer dans The Economist avoir conseillé à ses employés : « Faites vos erreurs vite – pour pouvoir faire un autre essai dans la foulée ». Mais la technologie a aussi son rôle à jouer dans cette mutation : l’irruption et l’invasion de l’informatique dans le travail, puis celle des TIC ont pour résultat de permettre un travail collaboratif (avec les mails, visio conférences, conf call etc.) et dé-localisé en même temps que de porter le multitâches et la polychronie à leur apogée. Discuter sur skype ou messenger, surfer sur internet, répondre au téléphone ou à la question d’un collègue, rédiger un rapport, envoyer un sms, écouter de la musique, cette démultiplication des activité sensorielles et cognitives s’est marquée à l’extrême, parfois jusqu’à la crise d’épilepsie, par l’imposition technologique issue de notre propre conception.

"La dictature de l'urgence" & "trop vite !" | lecture du quotidien sous l'angle de la vitesse et du culte de l'instant - Partie 1 -Charlie Chaplin, Les Temps modernes, 1936

Charlie Chaplin, Les Temps modernes, 1936

Les transports laissent apercevoir leur traces de vitesse facilement. Le XXe siècle, souvent qualifié de siècle de la vitesse, nous a laissé cet héritage. Développement de l’automobile, banalisation de l’avion et du train. Arrivée du TGV dans les années 1960 et développement des lignes à grande vitesse, nous voyageons plus vite et plus loin. En témoigne le projet ZEHST, présenté au salon du Bourget en juin 2011. Pour autant, le gain de temps effectif au quotidien n’est pas tangible, loin de là. La raison ? Une distance moyenne parcourue du 5 kms en 1936 contre 45 kms aujourd’hui. Il n’est d’ailleurs pas rare que des personnes habitant Strasbourg ou Lille viennent travailler chaque matin à Paris, chose évidemment impensable il y a seulement 20 ans.

Le cinéma n’est pas en reste avec la nette diminution de la durée d’un film à l’affiche. Le délais entre la sortie en salle et la diffusion à la télévision a également été raccourci, avec un passage de 5 ans jusqu’à 1980, à 1 an en 1982 puis 4 mois depuis la loi Hadopi du 12 juin 2009. La sortie en DVD a également été rapproché de la date de sortie au cinéma, une course contre l’oubli du film sans doute.

L’information et les médias ne sont pas en reste. Nul besoin d’argumenter longtemps pour vous convaincre que la rapidité est le nerf de la guerre. Tout d’abord, la rapidité pour aller chercher l’information et la diffuser au monde entier le plus rapidement possible, quitte à ne plus s’attarder sur l’analyse. C’est ce qui a permis de vivre en direct des scènes telles que le crash du 2e avions dans le world trade center du 11 septembre 2001 ou encore le tsunami du 11 mars 2011 au japon. C’est également pourquoi Twitter et son effroyable déluge continu de nouvelles du monde entier est devenu une plateforme d’information majeure. Plus précisément, twitter est devenu la plateforme qui permet d’être au fait en temps réel d’une immense quantité d’information. Reste l’analyse. Et là, twitter ne nous aide pas beaucoup… Bernard Poulet, dans « la fin des journeaux » – éditions Gallimard – déclare : « on ne lit pas, on surfe ». Il suffit de regarder une chaine telle que BFM Télé ou i-télé pour s’en convaincre : chaque espace de l’écran est optimisé pour faire passer le plus d’information possible. De l’info à consommer rapidement, efficacement. Une course permanente à l’information. Les affaires se suivent et se chassent les unes les autres de nos écrans. Le modèle, CNN de chaine d’information en continu a fait des petits.

"La dictature de l'urgence" & "trop vite !" | lecture du quotidien sous l'angle de la vitesse et du culte de l'instant - Partie 1 - breaking news CNN

Pour la mode, la vitesse est la aussi un modèle économique qui marche : en témoigne Zara et sa prodigieuse ascension. La recette est simple : des collections constamment renouvelées et un stock très mince qui pousse les acheteurs à se rendre à la boutique 17 fois par an en moyenne contre 3 à 4 fois pour les autres concurrents. Les collections se renouvellent plus vite : on est loin du temps de l’automne-hiver / printemps-été…

L’industrie courre elle aussi après le temps. Louis Schweitzer raconte que le cycle de développement d’une voiture est passé en quelques années de 5 à 3 ans chez Renault. Le développement du « lean production », production sans gras est un indice supplémentaire. Cette théorisation des différents moyens d’accélérer la production a vu le jour chez Toyota et consiste en un certain nombre de process visant à gagner toujours plus d’efficacité et de temps.

La justice témoigne elle aussi : la procédure d’urgence (appelée désormais procédure accélérée) représente 65% des cas d’adoption de lois depuis 2007 contre 10 % entre 1958 et 1968 et 30% entre 1968 et 1981. La tendance de faire de chaque fait divers une loi montre à quelle point la justice est pressée et dans la réaction plutôt que l’action. Le film « 10e chambre, instant d’audience » de Raymond Depardon éclaire ce phénomène et mérite largement d’être regardé.

Côté santé, un seul chiffre ô combien parlant : 7 millions de malades traités en urgence en 1990, 11 millions en 98, 18 millions en 2008.

L’économie est évidemment une sphère ou la vitesse est capitale : les bourses sont ouvertes 24h/24h et 7 jours sur 7/7 via le marché gris et permettent des ajustements permanents et extrêmement rapides dans les échanges de capitaux.

Les réseaux sociaux tels que Twitter dont j’ai parlé précédemment sont un exemple très concret de la vitesse à l’œuvre au quotidien. On invente même une unité pour rendre compte de cette masse absolument ahurissante d’information échangée : le TPM, ou tweet par minute. Quelque chiffres sur la question : il s’échange en moyenne un milliard de tweet par semaine. Le tweet-o-meter permet de mieux se rendre compte de la vitesse de ces échanges.

Après avoir identifié clairement des indices de la vitesse, nous allons essayer de décrypter les sources de cette tendance et de proposer une alternative en faisant saillir des phénomènes de résistance.

Rendez-vous pour la 2e partie de cette étude.

À propos de l'auteur

Vincent

Curieux, posé et réflechi Vincent est attaché au travail bien fait. Il suit avec une grande curiosité les évolutions du monde dans tous les grands domaines : écologie, économie, politique, arts, littératures, société, éthique, justice, enseignement, santé, transport, communication.

Il considère qu'un designer doit être ouvert, passionnément curieux du monde dans lequel il vit et engagé pour alimenter sa créativité, être pertinent et éthique. Les enjeux sont grands pour les générations futures et tout le monde a un rôle à jouer et une responsabilité.

Co-créateur de l’atelier de design nun, il s'attache a travailler sur des projets dont la forme est au service du fond, qui sont porteurs de sens et dans les domaines des sciences, du luxe, de la pédagogie, de la culture et des arts.

Enseignant et directeur d'e-artsup Strasbourg, une école de création numérique, la transmission de savoir-faire et de savoir-être aux jeunes générations est centrale à ses yeux.

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