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Roland Barthes et la pensée structuraliste | par Arthur

Il y a 20 ans disparaissait l’une des plus fécondes de nos pensées rebelles. Non pas rebelle dans la posture mais dans la logique qui emprunta des chemins détournés pour aboutir à une réflexion encore si actuelle. A qui faisons-nous référence ? A Roland Barthes.

Ce dernier, sémiologue, linguiste, structuraliste, écrivain, possédait, plus que n’importe quel titre, une vision extrêmement critique sur son temps. Barthes n’ utilisa pas sa grande érudition nourrie d’influences diverses comme un langage d’exclusion, mais la mit au profit d’une compréhension de la modernité. A la base de sa pensée, la linguistique, théorie qui donnera plus tard naissance au Structuralisme, courant majeur de la pensée estampillée « 68 » (avec notamment Levi-Strauss et Lacan comme figures majeures). Mais avant d’attaquer sa philosophie, étudions d’abord ces deux écoles majeures que furent la linguistique et le structuralisme.

Au commencement était la linguistique, avec Ferdinand de Saussure (1857-1913) comme père fondateur. Ce dernier étudia le fonctionnement du langage qu’il définit de la sorte: ensemble de signes (mot s’il s’agit d’une langue) liés entre eux par des oppositions permettant de communiquer. Chaque signe se compose d’un signifié qui désigne un concept (celui de chien par exemple, soit un animal à 4 pattes qui aboie…) et d’un signifiant qui correspond à l’image acoustique désignant le concept (la sonorité chien).  Cette association va former un signe (soit ici le mot chien) qui va s’opposer à un autre (le mot chat par exemple). La langue se définit donc comme un ensemble de mots (signes) liés entre eux par des oppositions.

La linguistique, dont la logique s’appliqua d’abord à l’étude des différentes langues, changea par la suite son objet sous l’impulsion de Claude Levi-Strauss. Ce dernier, en effet, considéra le fonctionnement de la famille comme analogue à celui du langage (soit un ensemble de membres entretenant une relation de dépendance et d’opposition) et renouvela ainsi l’anthropologie. De même, le célèbre anthropologue apparenta le mythe à un langage transmettant un certain nombre de messages à la communauté de façon plus ou moins explicites (ex : l’interdiction de l’inceste dans le mythe d’Œdipe). Cependant, Levi-Strauss s’attacha particulièrement à l’étude des sociétés « primitives » afin de dégager des concepts universels, contrairement à Roland Barthes.

Influencé par ce dernier, et particulièrement son étude des mythes, Barthes partit du même postulat à cela près qu’il ne s’intéressa non pas aux mythes ancestraux, mais à ceux bien plus actuels des sociétés contemporaines. Selon lui, la société de consommation investit ses produits de significations cachées qu’un travail sémiotique (étude des signes, soit dans ce cas la significations des objets et icônes modernes) permet de découvrir. Ainsi naquit son célèbre Mythologies (1957), recueil dans lequel l’auteur déboulonne quantités de mythes modernes.

L’automobile ? « Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques : je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique (soit une spiritualisation de l’objet fournissant, plus qu’une fonction, du « sens). »

L’astrologie ? « La littérature du monde petit-bourgeois. Les astres ne postulent jamais un renversement de l’ordre, ils influencent à la petite semaine, respectueux du statut social et des horaires patronaux. »

La cuisine ornementale ? « ici, l’invention, confinée à une réalité féerique, doit porter uniquement sur la garniture, car la vocation « distinguée » du journal lui interdit d’aborder les problèmes réels de l’alimentation Une fable moderne récitée dans Elle. La cuisine réelle, aisément réalisable, se trouve dans l’Express. »

L’Abbé Pierre ? « Je m’inquiète d’une société qui consomme si avidement l’affiche de la charité, qu’elle en oublie de s’interroger sur ses conséquences, ses emplois et ses limites. J’en viens alors à me demander si la belle et touchante iconographie de l’Abbé Pierre n’est pas l’alibi dont une bonne partie de la nation s’autorise, une fois de plus, pour substituer impunément les signes de la charité à la réalité de la justice. »

Contrairement à ses prédécesseurs, Barthes ne chercha pas à dégager de grands principes universels ; bien au contraire. Il utilisa des principes universels (fonctionnement du langage, du mythe…) pour dégager des faits éphémères et nous montrer que la langue n’est pas le seul langage existant. Les choses les plus insignifiantes parlent parfois à notre place ou révèlent un trait de nature fondamental qui nous semble camouflé.

Ainsi, la mode elle-même constitue un langage à part entière, chargée de signes évoluant sans cesse mais dont le changement se trouve soumis à quelques règles invariables : « Pour moi la mode est bien un système. Contrairement au mythe de l’improvisation, du caprice, de la fantaisie, de la création libre, on s’aperçoit que la mode est fortement codifiée. C’est une combinatoire, qui a une réserve finie d’éléments et des règles de transformation. L’ensemble des traits de mode est puisé chaque année dans un ensemble de traits qui a ses contraintes et ses règles, comme la grammaire. Ce sont des règles purement formelles. Par exemple, il y a des associations d’éléments de vêtements qui sont permises, d’autres qui sont interdites. Si la mode nous apparaît à nous imprévisible, c’est que nous nous plaçons au niveau d’une petite mémoire humaine. Dès qu’on l’agrandit à sa dimension historique, on retrouve une régularité très profonde. »

Finalement Barthes ne bâtit jamais un système propre, « barthésien ». Détourner l’objet d’étude de la linguistique, le déterritorialiser, voici la touche barthesienne, vraiment pop pour le coup (par l’association structuralisme – étude de la culture populaire). Son audace et son ouverture d’esprit, ayant permis de décloisonner les savoirs, doivent rester comme l’ultime enseignement d’un intellectuel définitivement atypique et terriblement contemporain. A nous maintenant de déboulonner nos mythes…

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