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Plus je vieillis, plus je vois que ce qui ne s'évanouit pas, ce sont les rêves.   {Jean Cocteau}

Jeudi 29 avril 2010{par Vincent}

Willy Ronis : une poétique de l’engagement à la Monnaie de Paris

Willy Ronis

L‘un des grands noms de la photographie humaniste, Willy Ronis, décédée l’année dernière à l’âge de 99 ans – le 11 septembre 2009 – nous a laissé une ultime vibration artistique avant de faire le grand voyage. Pour fêter son centenaire, Willy Ronis avait pensé une exposition, un parcours, mis en scène à partir d’une sélection qu’il avait lui-même opéré. Malheureusement, ce grand photographe français nous a quitté juste un peu trop tôt et n’a pas pu être parmi nous pour l’occasion. Néanmoins, je tenais à partager ici et avec vous quelques impressions et ressentis sur son œuvre, ainsi que quelques dates clés et quelques mots nés de la plume de l’auteur. Je lui cède d’ailleurs sans plus attendre la parole :

Transformer le désordre en harmonie, c’est la quête constante du chasseur d’images. Cela conduit-il tout droit au maniérisme froid ? N’en croyez rien. Une photo signifiante, c’est une photo fonctionnelle, dans le plus beau sens du terme, et l’on sait depuis longtemps, par l’étude morphologique des oiseaux ou des poissons, par les travaux des stylistes sur les objets usuels, que la pureté des formes est le résultat d’une adéquation aboutie à leurs fonctions. Et la fonction d’une photo, c’est sa capacité immédiate à synthétiser son propos. Le photographe ne se promène pas, bien sûr, avec la grille du nombre d’or dans le viseur, mais il l’applique généralement par intuition, avec l’inévitable et heureux infléchissement de sa sensibilité. La belle image, c’est une géométrie modulée par le cœur.

Extrait de « Sur le fil du hasard », Willy Ronis, L’Isle-sur-la-Sorgue, 1979


Willy Ronis - GalerieCliquez sur l’image pour voir la galerie.

C’est l’association du jeu de paume et de la Monnaie de Paris qui a permis de concrétiser à titre posthume cette ultime création du photographe. Une sélection très précise et rigoureuse (opérée par Ronis lui-même) parmi les œuvres dont il avait fait le don à l’état français en 1983 articule l’exposition autours de cinq axes : la rue, le travail, les voyages, le corps et sa propre biographie. J’insiste particulièrement sur l’importance d’avoir sous les yeux des images capturées par le photographe dont la résonance et l’enchainement au sein d’une série a été pensé et structuré par l’auteur lui-même. Il est, hélas, trop peu courant que des artistes de cette envergure scénarisent et écrivent eux-même l’histoire du voyage dans les profondeurs de leur œuvre. Trop peu courant en effet, parce que souvent disparu trop tôt.

La sélection de ce grand monsieur est, dès lors, profondément touchante. Non pas qu’elle ne l’eut été si un scénographe avait pensé l’exposition à sa place, mais elle ajoute indéniablement authenticité, intégrité, profondeur et supplément affectif à l’ensemble. Il est primordial de penser chaque image au sein d’une œuvre, en photographie certainement encore plus que dans n’importe quel art. La résonance de celle qui précède sur celle qui suit, la cohérence d’un ensemble de quelques unes, la trame narrative qu’elles dessinent, les dialogues intérieurs qu’elles installent. Bien sûr, l’image en soi raconte une histoire, nous évoque des souvenirs, nous projette dans l’avenir, nous questionne, nous affecte. Mais lorsqu’elle participe de l’élaboration d’un propos englobant (construit selon différents critères : une thématique, une ambiance, un cadrage, un élément graphique etc…) elle est comme transcendé. Ce n’est plus une photo, une simple image avec ses signifiés, ses signifiants – pour reprendre la pensé linguistique de Ferdinand de Saussure – qu’il s’agit d’exposer, mais un ensemble de liens au sein d’une structure. Il convient dès lors d’expliquer quelques bribes de la pensée structuraliste dont certains auteurs comme l’immense Roland Barthes ont beaucoup écrit sur la photographie.

Willy Ronis

A la base, le structuralisme est une approche linguistique, imaginé d’abord par Ferdinand de Saussure dans son cours de linguistique générale en 1916, puis reprise et développée par la suite dans différents domaines (Claude Lévi-Strauss en anthropologie, Roland Barthes en sémiologie – analyse des signes -, Jacques Lacan en psychanalyse pour n’en citer que quelques uns…). Dans les années 60, le courant sera remis en question et prolongé notamment par Jacques Derrida, Michel Foucault et Pierre Bourdieu dans ce qui se nomme la pensée post-structuraliste. Mais de quoi s’agit-il ? Il convient d’abord d’expliquer la base du concept de signe linguistique développé par Ferdinand de Saussure. Pour le linguiste, les deux faces complémentaires du concept sont le signifié et le signifiant :

Le signifiant, c’est la représentation mentale du concept associé à un signe. Par exemple, lorsque je lis « voiture », l’image acoustique du mot se distingue de celle d’un autre, par exemple « voilure ». Ainsi, au delà de l’image, c’est bien l‘image acoustique qu’il convient d’appréhender, c’est à dire celle qui se construit sur les phonèmes (dont découle d’ailleurs la phonétique, l’écriture des mots selon leur prononciation) ou différents sons d’une langue. Chaque langue dispose d’un nombre limité de phonèmes, caractérisés non par leur valeur propre mais précisément par ce qui les oppose.

Le signifié quant à lui désigne la représentation mentale du signifiant, le ou les concepts auxquels il est rattaché. Lorsque je lis « voiture », je m’en fais une représentation mentale, celle de la voiture « type » que je connais : 4 roues, un volant, une carrosserie etc… C’est là que réside tout l’intérêt de la notion, le signifié est propre à chaque personne. Il existe donc une infinité de signifiés potentiels, variant d’une personne à l’autre. C’est pour cela que lorsque je parle de voiture avec un autre, il n’y lie jamais exactement le même signifié que moi. D’où également l’un des leitmotiv’ de xulux : il existe une infinité d’interprétations possibles d’une œuvre, d’un comportement, d’une phrase, puisque signifiants et signifiés se donnent l’accolade dans la singulière unicité de la personne.

Willy Ronis

Le structuralisme, découle de cette conception et propose d’appréhender toute langue comme un système au sein duquel les éléments se définissent par des relations d’équivalence ou d’opposé qu’ils entretiennent entre eux. Ainsi, les relations au sein du système permettent seules de définir chacun des éléments. L’ensemble de relations est appelé la structure. Extrapolons à d’autres domaines que celui de la langue ! On peut dire que le structuralisme cherche l’explication de phénomènes à partir de la place qu’ils occupent dans un système, et partant, des relations qu’ils tissent les uns avec les autres. Ces relations ne sont évidemment pas figées, statiques, et posées là devant nous mais en constante évolution, renouvellement, réinvention. Associations et dissociations sont ainsi la clé d’une conception structurelle.

Faisons immédiatement maintenant le lien avec la conception d’une exposition. Qu’elle soit photographique ou autre, cette dernière est pensée comme un ensemble, une structure, au sein de laquelle les relations qu’entretiennent chacune des œuvres avec les autres sont essentielles. Mais de cette conception, on peut également ajouter qu’au delà de l’unicité de chaque œuvre, d’autres éléments tels que la lumière, l’ambiance, la signalétique etc… complexifient la structure et viennent l’enrichir.

Je cède une nouvelle fois la parole à Willy Ronis avant de conclure, sur une approche plus personnelle et le ressenti de cette belle exposition :

L’aventure ne se mesure pas au nombre de kilomètres. Les grandes émotions ne naissent pas seulement devant le Parthénon, la baie de Rio ou les chutes du Zambèze. L’émotion, si vous en êtes digne, vous l’éprouverez devant le sourire d’un enfant qui rentre avec son cartable, une tulipe dans un vase sur lequel se pose un rayon de soleil, le visage de la femme aimée, un nuage au-dessus de la maison.

Extrait de « Sur le fil du hasard », Willy Ronis, L’Isle-sur-la-Sorgue, 1979


Willy Ronis

Alors ? Que ressort-il de cette exposition ? Après avoir présenté succinctement une vision structuraliste qui mérite d’être approfondie, je crois que ce qui m’a particulièrement touché pendant ce parcours est justement cette « structure ». Cette exposition pensée comme un tout par l’auteur lui-même, le sens, les liens affectifs, qui se tissent entre chaque partie de l’œuvre et construisent un tout cohérent. Un engagement total du photographe qui bouscule et interroge. Bien sûr ce courant photographique humaniste qui se dessine avec Doisneau, Cartier-Bresson, Brassaï, Izis (dont une autre belle exposition est en ce moment même à la mairie de Paris) ou encore Boubat recèle des thématiques chères à xulux. L’humanisme qui s’efforce de rétablir la confiance en la beauté intrinsèque de l’humain, celui qui propose d’en faire le centre et la mesure de toute chose. Celui qui arpente les rues du monde et ne peut apparaitre que là où se trouve l’humain. Celui qui surgit là où on l’attend parfois le moins comme dans la mouvance hip-hop, celui qui conjugue poésie, bienveillance et volonté sincère de changer le monde. Bien sûr chaque œuvre présente à l’exposition vit seule, prend et continuera à prendre son indépendance par rapport à l’auteur et ses intentions initiales. Il y a long à dire sur beaucoup d’entre elles, qui sont bien souvent de véritables cadeaux de l’artiste à ceux qui auront la chance de les voir. Je vous laisse prendre la mesure de cette intensité offerte par Ronis avant de s’éteindre et vous laisse avec ce dialogue posthume entre Cartier-Bresson, Ronis, Doisneau, Brassaï, Izis et Boubat :

Le Temps court et s’écoule et notre mort seule arrive à le rattraper. La Photographie est un couperet qui dans l’éternité saisit l’instant qui l’a éblouie.

Henri Cartier-Bresson | 1908 – 2004

Suggérer, c’est créer. Décrire, c’est détruire.

Robert Doisneau | 1912 – 1994

Mes photos ne sont pas des revanches contre la mort et je ne me connais pas d’angoisse existentielle. Je ne sais même pas où je vais, sauf au-devant – plus ou moins fortuitement – de choses ou de gens que j’aime, qui m’intéressent ou me dérangent.

Willy Ronis | 1910- 2009

Si l’on devait vivre éternellement, tout deviendrait monotone. C’est l’idée de la mort qui nous talonne. C’est la hantise et le désir de l’homme de laisser une trace indélébile de son éphémère passage sur cette terre qui donnent naissance à l’art.

Brassaï | 1899- 1984

Je pense que les photographies que nous aimons ont été faites quand le photographe a su s’effacer. S’il y avait un mode d’emploi, ce serait certainement celui-là.

Édouard Boubat | 1923- 1999

Les meilleures photos n’ont pas été faites. Il reste comme un regret dans mes souvenirs.

Izis | 1911- 1980

Willy Ronis

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