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L'être vivant est surtout un lieu de passage, et l'essentiel de la vie tient dans le mouvement qui la transmet.   {Henri Bergson}


Dimanche 1 novembre 2009{par Vincent}

NĂ© dans la rue – Graffiti | Doit-on craindre ou encourager la musĂ©ification du hip-hop ?

Du 7 juillet au 7 janvier 2010, la fondation Cartier propose une exposition sur l’aspect graphique de la mouvance Hip-hop par l’exposition « NĂ© dans la rue ». Murs d’expression, vidĂ©os, affiches, les supports ne manquent pas et la dĂ©marche s’enracine dans l’air du temps. Après « TAG » au grand palais, le projet « 28 mm » de J.R pour la nuit blanche, « 400 ml » Ă  la maison des mĂ©tallos, « Art urbain » au pavillon carrĂ© de Baudouin l’art de la rue s’ouvre Ă  la culture grand public et envahit les musĂ©es et autres lieux d’exposition contemporains. Faut-il y voir par lĂ  un danger, un non-sens ou une consĂ©cration ?

En entrant dans la fondation, disons le tout de suite, l’atmosphère ne respire pas l’art de rue, et ce pour une raison toute simple : Mur blanc, sol aseptisĂ©, hĂ´tesses en tailleur, logistique dernier cri et minimalisme dans la prĂ©sentation. Le dĂ©calage, s’il n’est pas inintĂ©ressant est tout de mĂŞme assez dĂ©rangeant. On sent bien que la structure dessinĂ©e par Jean Nouvel est un Ă©crin qui ne sacrifierait pour rien au monde sa neutralitĂ© et son dĂ©tachement. Il accueille une culture de la rue, par dĂ©finition brute, rugueuse, explosive et subversive, qui se rĂ©approprie, rĂ©interprĂŞte, questionne les supports qu’elle anime. Ici, les supports sont circonscrits, le dĂ©bordement maitrisĂ©, la fougue et l’Ă©nergie contenues. Pourtant, on sent l’intention d’inscrire l’exposition dans la rĂ©alitĂ© du mouvement, mais le rez-de chaussĂ© est dĂ©cevant. Les crĂ©ations urbaines sont dĂ©racinĂ©es de leur origine et partant, de leur sens profond. La fondation a pourtant permis aux graffeurs et autres tagueurs de venir s’exprimer Ă  divers endroits (murs extĂ©rieurs, murs de la fondation elle-mĂŞme, couloirs des toilettes au sous-sol) et l’intention Ă©tait bonne. Mais pour ma part, j’ai eu le sentiment que les commissaires et le scĂ©nographe ne s’engageaient pas rĂ©ellement et gardaient une certaine retenue par rapport Ă  leur dĂ©marche. Dommage ! Mais dès lors se pose une vraie question : comment rendre compte dans un musĂ©e ou une exposition d’un travail artistique dont l’interaction avec le contexte est originellement primordiale et totalement libĂ©rĂ©e de toutes contraintes limitatives ?

Difficile de rĂ©pondre de but en blanc. D’autant qu’il faudrait scruter par lĂ  le rĂ´le des expositions et se demander comment et pourquoi une Ĺ“uvre d’art peut ĂŞtre coupĂ©e de l’enveloppe originelle qui l’accueille et ĂŞtre transposĂ©e dans une nouvelle, qui Ă©chappe au contrĂ´le de l’auteur.
Se pose en fait la question du contexte de l’Ĺ“uvre d’art, qu’il soit relatif aux sens (optique, acoustique, olfactif, gustatif – ce qui est quand mĂŞme un peu plus rare ! -, haptique – relatif au toucher -) historique ainsi que de l’intention originelle de l’artiste. Je vous invite d’ailleurs Ă  vous exprimer sur ce sujet.


6 murs immenses trĂ´nent au milieu de la salle principale, fixant de grandes fresques : VitchĂ©, JonOne et d’autres grands noms du mouvement…
Dehors, on retrouve deux immenses Ĺ“uvres de Shepard Fairey (Obey Giant) et YZ. Saluons quand mĂŞme l’ouverture d’esprit de la fondation, qui a permis Ă  l’un des artistes de casser la cimaise qui accueille son Ĺ“uvre Ă  coup de masse. La fondation a donnĂ© Ă  cet art de la rue l’autorisation de venir empiĂ©ter sur le sĂ©rieux et la rigueur habituelle des musĂ©es contemporains sans, je le rĂ©pète, aller au bout de sa dĂ©marche.

En bas, on retrouve une explication sur les origines de l’art de la rue avec des affiches, des vidĂ©os et un grand nombre d’autres supports.
NĂ© dans l’illĂ©galitĂ©, d’abord sur les trains de banlieues New-Yorkais puis sur les murs dans les annĂ©es 70, ce mouvement de contestation passive s’est ensuite dĂ©veloppĂ© et s’est rĂ©pandu comme une trainĂ©e de poudre Ă  l’ensemble du globe. Il est indispensable pour bien comprendre l’expression graphique, de la relier Ă  la mouvance hip-hop, mouvance nĂ©e elle-aussi Ă  New-york, mais dont les expressions artistiques que sont le rap, le break et le graff s’ancrent dans une tradition beaucoup plus ancienne noire-amĂ©ricaine, Ă  l’Ă©poque oĂą les esclaves travaillaient dans les champs de coton. Pour approfondir l’Ă©tude de cette mouvance, je vous recommande un livre : Tribus musicales, spiritualitĂ© et fait religieux de Jean-Louis Bischoff.
L’historique prĂ©sentĂ© par la fondation est fouillĂ©, prĂ©cis, et agrĂ©ablement agencĂ©. Une partie est consacrĂ©e Ă  Keith Harring et Jean-Michel Basquiat, artistes extrĂŞmement cĂ©lèbres et qui ont grandement contribuĂ© au dĂ©veloppement d’une « expression de rue » et Ă  sa reconnaissance en mouvance artistique Ă  part entière.

Au final, le parcours retracĂ© mĂ©rite le coup d’Ĺ“il mais pose de vraies questions quant Ă  la musĂ©ification de l’art de rue, par dĂ©finition aux antipodes d’une mise en scène dans un tel lieu d’exposition. Quel statut guette le graff et la mouvance hip-hop en gĂ©nĂ©ral ? Une hyper-exposition dans les lieux de culture contemporaine va-t-elle le dĂ©charger de son sens originel ou permettre d’accroitre sa force d’imposition ? S’il est Ă©vident que la mouvance est insaisissable, n’y a-t-il pas un risque qu’elle se scinde en deux : l’une sauvage, Ă©nergique, insubordonnĂ©e, subversive et utopique, l’autre, disciplinĂ©e, politiquement correcte, angluĂ©e dans la rĂ©alitĂ© et singeant simplement l’aspect originel en le dĂ©chargeant de tout ce qui le constitue symboliquement, historiquement et existentiellement. Une rĂ©appropriation par la sociĂ©tĂ© de consommation et le marketing, la transformant en une simple mode de passage.

NĂ© dans la rue, Graffiti, Fondation Cartier pour l’art contemporain, 261 boulevard Raspail, 75014 Paris, 01-42-18-56-50
Tous les jours sauf lundi, 11h-20h

Tarifs: 6,50 € / 4,50 €
exposition prolongĂ©e jusqu’au 11 janvier

5 réponses


  1. Effectivement on assiste à une espèce de prise de conscience massive du tag/graff comme une vraie culture.
    Pourquoi pas ? Je veux dire par lĂ  que tous les mouvements « underground » ont un jour Ă©tĂ© plus ou moins exposĂ©s aux yeux du monde, et que cela leur a aussi permis d’accĂ©der Ă  une autre forme de notoriĂ©tĂ© et de comprĂ©hension, ce qui n’est pas forcĂ©ment mauvais.

    Je pense que ce genre d’exposition est en fait complètement dans l’air du temps, Ă  l’heure ou l’on parle « d’identitĂ© nationale ». On commence enfin Ă  voir que la « rue » existe, porte des valeurs et sait s’exprimer, inventer, subvertir.
    C’est normal aussi que le personnel de la fondation Cartier (ou autre) soit dĂ©stabilisĂ©, ce n’est pas « leur monde », mais c’est un monde que nous devons tous prendre le temps de connaĂ®tre car il prendra de plus en plus de place je pense. L’affichage sauvage et la rĂ©appropriation de nos lieux de vie sont en plein essor, et on ne compte plus le nombre de performances, happening ou autre qui se dĂ©roule en plein air, dans la rue.

    c’est une volontĂ© forte d’exister et cette existence doit elle aussi ĂŞtre prise en compte et acceptĂ©e.

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  3. J’ai vu cette expo, et je me suis posĂ©e la mĂŞme question que toi. En tous cas je ne me suis pas sentie immergĂ©e dans une atmosphère particulière, j’ai trouvĂ© ça plutĂ´t froid mĂŞme.

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  5. Oui Laura, j’ai eu vraiment le sentiment d’une certaine froideur dans l’atmosphère prĂ©sente dans l’exposition aussi. Je pense que cela tient au lieu et au cĂ´tĂ© très design minimaliste Ă©purĂ©… Mais j’aurais trouvĂ© ça vĂ©ritablement intĂ©ressant que le lieu aille jusqu’Ă  se mĂ©tamorphoser pour installer une ambiance proche de celle de la rue… En terme de son, en terme de graphisme et de prĂ©sentation aussi. Ça servirait selon moi le propos, qui est malgrĂ© tout instructif et bien conçu, mais la part d’Ă©motion, de ressenti a, elle, Ă©tĂ© mise un peu de cĂ´tĂ©…

    En tout cas, ça me fait très plaisir de te retrouver sur xulux. N’hĂ©site pas Ă  parler de ce blog autour de toi car nous souhaitons confronter et partager nos points de vue avec un maximum de lecteurs. A bientĂ´t j’espère !

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  7. Ah oui Emeric, je suis tout Ă  fait d’accord avec le fait que l’art de rue devient de plus en plus prĂ©sent et qu’on ne peut que s’en fĂ©liciter… La rue, comme le dit JLB, Ă©tymologiquement vient du latin ruga, la ride, un visage de nos sociĂ©tĂ©s qui dĂ©range et qu’on veut cacher Ă  tout prix. Sauf que la rue maintenant se fait de plus en plus prĂ©sente et prend la parole dans des lieux ou elle n’avait pas sa place avant. Cela ne remet pas en cause son sens profond ni ses origines. Je dis juste qu’il faut faire attention de ne pas dĂ©charger la mouvance de son sens, de ses racines, et partant de tout ce qu’elle reprĂ©sente vĂ©ritablement. C’est, encore une fois, les actes, la manière dont sont envisagĂ©es les choses et les intentions qui Ă©clairent le propos.

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