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L'ébriété légère de la consommation est l'unique modèle moderne du bonheur.   {Luc Ferry}

Jeudi 28 janvier 2016{par Vincent}

Peter jansen et Human motions


Peter Jansen est un sculpteur Hollandais d’une cinquantaine d’annĂ©e. Il a Ă©tudiĂ© la physique et la philosophie Ă  l’universitĂ©, cela se voit lorsque l’on s’arrĂŞte une seconde sur les thèmes abordĂ©s dans Human in motion. Son travail m’a interpellĂ©, et ce pour plusieurs raisons, mais certainement principalement parce que la rĂ©flexion sur le temps qui passe et sur le rapport Ă  la durĂ©e me touche beaucoup.

Plastiquement dĂ©jĂ , les sculptures s’aventurent sur des terres peu explorĂ©es puisqu’elles dissèquent le mouvement en cristallisant ensemble passĂ©, prĂ©sent et avenir d’une Ă©volution spatiale. Cela permet de mieux comprendre le mouvement physique mais aussi le rapport espace/temps qui le dĂ©finit tel que les accĂ©lĂ©rations ou les ralentissements. Au plan anatomique, ces statues montrent aussi les liaisons entre le corps et les membres par les articulations dans la continuitĂ© temporelle d’un mouvement. Philosophiquement se pose la question de l’ubiquitĂ©, cette facultĂ© Ă  ĂŞtre Ă  plusieurs endroits, au mĂŞme moment. Cela nous amène Ă  nous interroger sur le rapport qu’entretient l’individu au temps et sa perception : la durĂ©e. Nous reviendrons un peu plus en dĂ©tail par la suite sur cette notion, en nous appuyant sur Henri Bergson. Pour le moment, il convient de creuser le rapport entre le 2ème et le 7ème art, c’est Ă  dire la sculpture et le cinĂ©ma. Nous considĂ©rons que le cinĂ©ma dĂ©coule de la photographie, position très largement partagĂ©e. Regardons comment l’un a pu influencer l’autre et l’inspirer en nous appuyant sur le travail de Peter Jansen.

La photographie est un art passionnant, dont l’histoire et l’Ă©volution mĂ©ritent vĂ©ritablement d’ĂŞtre approfondies tant son influence a Ă©tĂ© grande et sa prĂ©sence rĂ©currente dans divers milieux : cinĂ©ma, mode, sculpture, tĂ©lĂ©vision, art graphique, politique, sport et j’en passe…

Quarante-six annĂ©e après Joseph NicĂ©phore Nièpce et sa cĂ©lèbre photo prise en 1826 : point de vue du Gras, Eadweard Muybridge mit au point la chronophotographie afin de dĂ©composer le mouvement en utilisant 24 appareils photographiques. On pourra Ă©galement Ă©tablir un lien avec Matrix, et le fameux bullet time, procĂ©dĂ© qui utilise lui aussi plusieurs appareils placĂ©s en cercle autour de la scène Ă  prendre afin de figer le temps tout en faisant un mouvement de camĂ©ra. La similitude entre Muybridge et Jansen n’a pas besoin d’ĂŞtre d’avantage explicitĂ©e, les images parlant d’elles mĂŞmes.


Après cette toute petite exploration en terrain photographique, je souhaiterais vous emmener vers les terres tout aussi intĂ©ressantes et mystĂ©rieuses de la philosophie avec un immense penseur du XIXème et XXème siècle : Henri Bergson. Bergson a beaucoup travaillĂ© sur le temps et a forgĂ© le concept extrĂŞmement fĂ©cond de durĂ©e. Le Français oppose temps scientifique Ă  durĂ©e de la conscience. Je ne me lancerai pas dans une explication approfondie de sa pensĂ©e, n’en ayant d’une part pas les compĂ©tences, d’autre part, n’ayant pas envie de faire de xulux un blogcyclopĂ©die. Cependant, cette notion mĂ©rite d’ĂŞtre explicitĂ©e. Pour le philosophe, le temps constitue quelque chose de mesurable scientifiquement entre deux bornes : je pars de chez moi Ă  17h00, j’arrive Ă  18h00. Il s’est Ă©coulĂ© une heure de temps. Le temps apparait ainsi comme une variable pouvant pleinement se concevoir rationnellement dans une Ă©quation mathĂ©matique ou physique comme lors du calcul de la vitesse de chute d’un objet ou l’accĂ©lĂ©ration. La durĂ©e est toute diffĂ©rente. Elle est une expĂ©rience personnelle, individuelle et consciente du temps. Elle est le temps, passĂ© au prisme de l’individu. Un flux temporel, qui se distend, se dilate, se rĂ©tracte et ne se laisse pas apprĂ©hender extĂ©rieurement.

Lorsque au cours de notre vie, nous nous plaignons de ne pas avoir suffisamment de temps, qu’il passe trop vite, c’est en fait de durĂ©e dont il s’agit. Le temps est le mĂŞme pour tous (encore que, malheureusement, tout le monde n’a pas le mĂŞme temps imparti ici bas…) d’un point de vu cartĂ©sien, froid et extĂ©rieur. Lorsqu’on l’apprĂ©hende par sa raison seule. En revanche, du point de vue des affects, de nos Ă©motions, de nos ressentis, il en est tout autrement. Il devient purement relatif. Non pas au sens ou Einstein l’avait dĂ©fini c’est Ă  dire une diffĂ©rence observable, mesurable d’effet d’une mĂŞme quantitĂ© de temps sur un organisme ou un corps cĂ©leste, mais dans l’impression, le ressenti, l’expĂ©rience que nous en faisons. Une double relativitĂ© alors ? De l’extĂ©rieur du point de vue d’Einstein, de l’intĂ©rieur du point de vue de Bergson. Les deux se complètent, les deux s’enrichissent mutuellement comme le font sciences et sciences humaines depuis la nuit des temps. Les deux points de vue mĂ©riteraient d’ĂŞtre approfondis, alors n’hĂ©sitez pas Ă  rĂ©agir afin de donner votre expĂ©rience et votre conception personnelle du temps.

Dans les deux cas, le temps est insaisissable et se dĂ©robe constamment sans que jamais nous ne puissions arrĂŞter son flux. Il est le courant toujours mouvant qui fait avancer notre barque, inexorablement, sur le fleuve de la vie en direction de l’embouchure du grand voyage sur l’ocĂ©an infini. Il est la mise en garde contre le sommeil, il nous fait oser, nous pousse au changement, Ă  la prise de risque, au choix. Il nous effraie, il efface les peines, met en perspective nos joies, nous crie que demain sera un autre jour, mais que le prĂ©sent est dĂ©jĂ  du passĂ©. Il nous rappelle constamment que chaque seconde est une chance, et que pour un mĂŞme temps, nous pouvons faire de grandes, de petites choses ou ne rien faire. En guise de conclusion, je souhaiterais vous faire partager un poème de Charles Baudelaire : l’horloge.

Horloge! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit: « Souviens-toi!
Les vibrantes Douleurs dans ton coeur plein d’effroi
Se planteront bientĂ´t comme dans une cible;

Le Plaisir vaporeux fuira vers l’horizon
Ainsi qu’une sylphide au fond de la coulisse;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
A chaque homme accordé pour toute sa saison.

Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote: Souviens-toi! – Rapide, avec sa voix
D’insecte, Maintenant dit: Je suis Autrefois,
Et j’ai pompĂ© ta vie avec ma trompe immonde!

Remember! Souviens-toi! prodigue! Esto memor!
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or!

Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, Ă  tout coup! c’est la loi.
Le jour décroît; la nuit augmente; souviens-toi!
Le gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide.

TantĂ´t sonnera l’heure oĂą le divin Hasard,
OĂą l’auguste Vertu, ton Ă©pouse encor vierge,
Où le Repentir même (oh! la dernière auberge!),
OĂą tout te dira Meurs, vieux lâche! il est trop tard! »

Pour approfondir, je vous propose :
- « Avec le temps » de LĂ©o FerrĂ©
- « Les vieux » de Jacques Brel
- « Symphonie n°101, Andante » de Joseph Haydn
- Le travail du peintre français d’origine polonaise Roman Opalka
- La mythologie Grecque et le Dieu Chronos
- « Sein und Zeit » le livre de Martin Heidegger
- « Le portrait de Dorian Gray » D’oscar Wilde
- « Retour vers le futur » de Robert Zemeckis
- Le mythe de l’Ă©ternel retour chez Nietzsche et Mircea Eliade
- « L’Ă©trange histoire de Benjamin Button« , film de David Fincher
- Les pensĂ©es d’Aristote, Paul Ricoeur, Augustin, Kant, Leibniz, Spinoza et Soren Kierkegaard
-… et tellement d’autres qu’il serait trop long de dĂ©tailler ici

commentaires : 8Commentaire

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8 réponses


  1. Billet passionnant, foisonnant! oui, le sujet est vaste et le nombre d’artistes qui s’en sont inspirĂ©s, incalculable….

    Il me vient Ă  l’esprit une citation souvent utilisĂ©e par mon professeur de yoga et que je livre Ă  votre rĂ©flexion:

     » seul le changement est Ă©ternel, perpĂ©tuel, immortel » ( Arthur Schopenhauer)

  2. Good story ! However I am not American, I am Dutch …:-)
    I think in your story the name of Etienne-Jules Marey should be there, that’s why
    I did the hommage with the tittle of Duchamp..:-)
    About yoga, these sculptures are dealing about what I call: local space-time, in fact
    human movements are much more complicated taking in consideration the earth
    is moving too, around it’s axis, around the sun, etc
    so a sitting Yogi in Paris for 1/60 sec would look like this:http://www.strangeattractors.eu/d/01-yogi.jpg whereas in Calcutta it would be 1/120 sec….
    kindly regards,

    Peter Jansen

  3. Thank you Peter. I wondered if it was necessary to speak about Etienne-Jules Marey, but as my article was pretty long yet, I thought I wasn’t obliged to mention him. But I will fix this omission very soon. Now, as you can see, you’re not American any more but Dutch. It’s the magic of the web ! I hope to see you again on xulux
    Best regards

  4. Très beau sujet, très bel article.

    Je suis particulièrement sensible à cette thématique. Je trouve belle et poétique la manière dont tu l’abordes à travers le travail de Peter Jansen.
    Dans ce monde où les choses vont de plus en vite ou nous privilégions le temps objectif, calculé, au temps subjectif, vécu, il est agréable de pouvoir s’arrêter le temps « d’une seconde » pour prendre conscience que le temps qui passe est aussi ce que nous en faisons.

    La difficulté réside certainement entre la prise de conscience d’un temps qui se fait de plus en plus pressent, présent, étouffant et les actes qui nous permettraient de vivre des « moments de Vie » intemporels et merveilleux. Expérimenter la durée, notre durée. En éprouver son intensité, son mystère, ce quelque chose qui au final nous emmène sur des chemins oubliés, allant toujours plus loin vers un horizon inconnu ou nous faisons acte d’avancer, de nous mettre en danger. La durée est l’étoffe du moi, un devenir imprévisible. Ce caractère imprévisible nous révèle notre liberté…

    Je finirais mon petit commentaire par un extrait de Cécile Guérard, magnifique livre intitulé « Petite philosophie pour temps variables ».

    Le remède n’est ni de tuer ni de tromper le temps mais de le passer. C’est à la conscience de faire passer le temps, et non au temps de passer à l’insu de la conscience. « Je suis moi-même le temps », affirme Merleau-Ponty. La seule « prise » que nous avons sur lui est de l’incarner, d’y fondre notre histoire : « Une heure n’est pas qu’une heure, c’est un vase rempli de parfum, de sons, de projets et de climats », Lit-on dans Le Temps retrouvé de Marcel Proust.
    Attendre au lieu de faire est passion la plus terrible, marais où mille autres viennent s’abreuver. […] . Tâchons d’être au moins l’auteur et l’acteur de notre vie pour ne pas la subir.

    Merci pour ton article.

  5. Bravo pour votre superbe article.

  6. Merci beaucoup Carole, ce sont des encouragement comme ça qui nous poussent Ă  continuer et Ă  partager rĂ©flexions, ressentis, convictions profondes avec nos lecteurs. A très vite, j’espère, sur xulux.fr

  7. je vais crĂ©er un lien vers votre site sur le mien. mais en attendant, j’ai dĂ©jĂ  mis cette page dans « coups de coeur » car ce document est très bien fait. Ă  tout bientĂ´t. carole from marseille

  8. Salut les Xulux!
    Article intĂ©ressant, je dĂ©couvre cet artiste avec beaucoup de plaisir. Les rĂ©fĂ©rences sont nombreuses et pertinentes (J’aurais personnellement ajoutĂ© Duchamp avec son « Nu descendant un escalier » :  http://a10.idata.over-blog.com/630×470-000000/3/72/79/38/Representation-du-corps-dans-la-peinture/duchamp-nu-descendant-l-escalier.jpg) mais quelques petites choses me chiffonnent. En fait l’article est un peu en deux parties qui sont assez inverses : dans la première partie, tu fais le lien avec des rĂ©fĂ©rences mais le style est un peu maladroit, et dans la seconde partie le style est bien plus maĂ®trisĂ©, plus agrĂ©able, mais on peine Ă  voir le rapport avec les Ĺ“uvres de monsieur Jansen. Choses facile Ă  Ă©viter par exemple : les liaisons hasardeuses comme « Après ceci… on va voir cela… » « Nous verrons ceci… » « Pour conclure… » tout cela fait très lourd et scolaire, et au lieu de donner une unitĂ© au texte donne un effet de juxtaposition qui ne rend pas justice au propos. Je pense que beaucoup plus de liens, de passerelles peuvent ĂŞtre effectuĂ©es entre ces artistes et la philosophie que Bergson, et l’article gagnerait Ă  un vrai fil conducteur solide. (Au choix l’œuvre de Jansen comme ça avait l’air d’ĂŞtre le cas, ou bien directement la philosophie de Bergson qui peut servir de spectre pour analyser l’ensemble). 
    A part ça, je le redis, cet article Ă©tait plaisant Ă  lire, et on est quand mĂŞme sur un blog philo/culture, n’aie pas peur d’effrayer les lecteurs avec du texte long et ne te frustre pas pour la longueur! ;)

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