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Le statut quo est la recette du pire.   {Dominique Moïsi}

Lundi 25 octobre 2010{par Vincent}

Des hommes et des dieux – face Ă  face avec la mort

Des hommes et des dieux

Succès cinĂ©matographique du moment, le film de Xavier Beauvois Ă  connu un franc succès depuis sa sortie le 8 septembre 2010. Les chiffrent parlent d’eux mĂŞme : 2 388 299 spectateurs le 13 octobre en 6 semaines d’exploitation – 225 copies Ă  sa sortie, 484 Ă  la 6e semaine. Pour un film dont le champs lexical religieux aurait pu laisser imaginer un succès plus modeste, des hommes et des dieux s’en sort remarquablement. Les critiques sont globalement dithyrambiques, avec une notes moyenne de 4,1/5 cĂ´tĂ© presse et 3,5/5 cĂ´tĂ© spectateurs. (source : Allocine). Nous allons essayer de comprendre pourquoi.

L’histoire

Nuit du 26 au 27 Mai 1996, sept moines trappistes Français sont enlevĂ©s dans leur monastère de Tibhirines (AlgĂ©rie) vers 3h du matin. La guerre civile algĂ©rienne bat son plein, les tensions sont partout et notamment lĂ  oĂą des groupes extrĂ©mistes sèment la terreur sur les populations et massacrent des Ă©trangers. Ce film nous conte leur histoire, de 1993 Ă  1996, pĂ©riode pendant laquelle le questionnement sur le choix de partir (pour se mettre Ă  l’abri) ou de rester (au pĂ©ril de leur vie) fut leur quotidien. Une histoire qui place au centre la condition mortelle des hommes et la peur qui en dĂ©coule et interroge de façon radicale la libertĂ© et le choix.

Quelques clés pour penser le succès du film :

• Le monde monastique dans lequel nous plonge le film est intrigant, mystérieux et à mille lieux de nos modes de vie post modernes contemporains

• L’histoire de ces moines de Tibhirines entre en rĂ©sonance avec l’Histoire (Guerre d’AlgĂ©rie – Lutte du gouvernement AlgĂ©rien contre le GIA – relation entre Islam et Christianisme)

• Les Ă©motions suscitĂ©es Ă  une Ă©poque très rapprochĂ©e – Mai 1996 – pour tout un peuple ressurgissent et se mĂŞlent Ă  celles ressentis pendant le film

• Le besoin grandissant de spirituel dans nos sociétés rationalistes trouve un écho pendant 120 minutes

• L’exemple de ces hommes qui trouvent leur force dans une communautĂ© soudĂ©e autant que dans leur intĂ©rioritĂ©

• Les doutes de ces humains qui malgrĂ© leur sagesse, s’interrogent, s’emportent, remettent en question leurs choix, cherchent Ă  ĂŞtre entourĂ©s, tremblent pour leur vie…

• L’influence sur les spectateurs du grand prix du jury Ă  Cannes

Bien sur, chacun mettra en perspective ces pistes de rĂ©flexions et en ajoutera d’autres.

Afin de faire saillir la place de ce grand prix du jury 2010, revenons un court instant sur le box office de 2010 afin de le confronter aux thématiques des autres succès de ce millésime.

Box office 2010 (Ă  la date du 24 octobre 2010)
Inception
4 879 431 entrées
Shrek IV
4 576 746 entrées
Alice au pays des merveilles
4 527 076 entrées
Toy Story 3
4 124 731 entrées
Camping 2
3 969 693 entrées
Twilight 3 - Hesitation
3 930 577 entrées
La princesse et la grenouille
3 839 455 entrées
L'arnacoeur
3 736 253 entrées
Invictus
3 110 394 entrées
Shutter island
3 107 002 entrées
Océans
2 858 413 entrées
La rafle
2 851 122 entrées
Iron man 2
2 574 785 entrées
Des hommes et des dieux
2 388 299 entrées
Robin des bois
2 337 160 entrées
Des moines trappistes

Avant tout, « trappiste » est un terme familier pour qualifier un ordre cistercien, celui de la stricte observance. C’est un ordre monastique catholique, qui forme avec l’ordre cistercien et les moniales Bernardines la Famille cistercienne. Il dĂ©coule d’une sĂ©paration juridique avec l’ordre de CĂ®teaux, et fut fondĂ© en 1892.

Leur spiritualitĂ© tire ses sources de la Bible, des règles de Saint BenoĂ®t ainsi que des Ă©crits des pères du monachisme (Jean Cassien, Basile de CĂ©sarĂ©e, Saint Bernard et Guillaume de Saint-Thierry pour n’en citer que quelques uns…). Son objectif premier est la recherche de Dieu et ses caractĂ©ristiques principales sont une certaine simplicitĂ© ainsi que la recherche d’un Ă©quilibre entre les formes traditionnelles de la prière monastique : liturgie des heures (prière commune, 7 fois par jour Ă  partir de la Bible et en particulier des Psaumes. C’est cette fameuse prière collective que l’ont retrouve de manière ponctuelle dans le film de Beauvois), lectio divina (lecture priĂ©e de la bible ou d’auteurs spirituels) et oraison (prière personnelle silencieuse). Ces modalitĂ©s sont omniprĂ©sente dans le film et connaitre leur origine et leur signification permet de prendre la mesure de leur importance. Les cisterciens trappistes valorisent le travail manuel, considĂ©rĂ© comme hautement favorable Ă  la prière (caractĂ©ristique que l’on retrouve Ă©galement dans les diffĂ©rentes scènes) ainsi que le silence (sans s’interdire la communication) et le retrait du monde (monastère situĂ© en des lieux Ă©cartĂ©s).

Le GIA ou groupe islamique armé

Groupe armĂ© dont le but est de renverser le gouvernement AlgĂ©rien afin d’instaurer un Ă©tat islamique, le GIA est sur la liste des organisations terroristes de bien des pays tels que Etats-unis, Canada, Royaume-Uni, France et bien d’autres encore. ConsidĂ©rĂ©e comme proche d’al-Quaida et Ă  ce titre sanctionnĂ©e par le conseil de sĂ©curitĂ© des nations unies, le GIA se lance en 1992 dans la lutte armĂ©e. C’est Ă  la suite des Ă©lections lĂ©gislatives de 1992, dont la victoire au 1er tour fut annulĂ© par le gouvernement, que le GIA commence Ă  sĂ©vir. Les activitĂ©s ne sont pas glorieuses : violences faites aux populations, attentats (On se souvient tous des attentats du RER B Ă  la station saint michel en 1995, opĂ©ration organisĂ©e par le GIA), executions etc. La devise l’est encore moins : « Pas de dialogue, pas de rĂ©conciliation, pas de trĂŞve« . Le GIA est divisĂ© en deux clans : les salafistes qui militent pour une rĂ©volution islamique mondiale et les djazaristes qui cherchent Ă  prendre le pouvoir en AlgĂ©rie. Aujourd’hui l’organisation est pratiquement Ă©radiquĂ©e Ă  la suite notamment d’amnisties gĂ©nĂ©rales du prĂ©sident Abdelaziz Bouteflika dans les annĂ©es 2000 qui permis Ă  plusieurs milliers de combattant de retrouver une vie normale.

Cliquez sur l’image pour voir la galerie.

Au final, une histoire forte avec quelques bémols

Acteurs inĂ©gaux, certainement. Quelques carences concernant la vie des moines, sans aucun doute (comme par exemple le très peu de scènes montrant l’implication des moines dans la vie locale ainsi que leur intĂ©gration – mis Ă  par pour Michael Lonsdale).  Quelques lenteurs et longueurs, assurĂ©ment (les nombreuses scènes de prière peuvent dĂ©ranger certains mais participent finalement pleinement de l’ambiance d’introspection du film). Mais une histoire tellement forte et quelques scènes vĂ©ritablement intenses (l’intrusion des soldats la nuit de noĂ«l – le dialogue en toute simplicitĂ© de Michael Lonsdale avec une fille du village Ă  propos de l’amour (improvisĂ© par Lonsdale)  – la scène du repas sur le lac des cygne de TchaĂŻkovsky - les discussions autour de la fameuse table au sujet de l’avenir de la communautĂ© etc.)

Ce qui ressort de ce film, c’est le silence extrĂŞmement pesant de la dernière scène. La mort s’est insinuĂ©e, les silhouettes disparaissent peu Ă  peu dans un brouillard blanchâtre mais les moines n’ont pas perdu leur libertĂ©, allant au bout de leur dĂ©marche. Toute la question du film est ce fameux face Ă  face avec la mort, qui pendant plus de 3 ans Ă  vĂ©ritablement hantĂ© ces hommes d’Ă©glise, prouvant d’ailleurs toute leur humanitĂ©. Pour les 3 monothĂ©ismes, la mort n’est pas la fin, elle est un commencement. Comme le disait Bossuet, la mort « offusque tout de son ombre« . Mais lorsqu’il s’agit de l’affronter, de la regarder en face comme le font ces moines de Tibhirines, la peur de mourir ressurgit avec force. C’est une leçon de courage que de continuer Ă  agir en homme libre et de faire ce que l’on croĂ®t ĂŞtre le bien sans considĂ©rer la menace du trĂ©pas au moment de poser son choix. La question du choix est centrale, elle aussi, dans cette histoire que l’ont peut aisĂ©ment imaginer se changer peu Ă  peu en lĂ©gende, tant son enseignement et les valeurs qu’elle met en scène sont fĂ©condes.

Quelques liens multimédias :



>> pour aller plus loin, un décryptage du succès du film par Frédéric Lenoir, Directeur du Monde des religions

commentaires : 2Commentaire

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2 réponses


  1. Très belle analyse extrĂŞmement documentĂ©e sur un film qui ne peut laisser insensible: d’abord parce qu’il raconte une histoire vĂ©cue, ensuite parce qu’on sent les acteurs totalement impliquĂ©s dans leurs rĂ´les et enfin parce que les dialogues et la mise en scène Ă©purĂ©s, vĂ©hiculent un sentiment de paix et de sĂ©rĂ©nitĂ© qui fait vraiment du bien. MalgrĂ© certaines faiblesses Ă©voquĂ©es dans l’article et que je ne conteste pas, je retiens surtout la magnifique leçon de tolĂ©rance, d’humilitĂ©, d’abnĂ©gation, de foi  et d’amour.Quelques scènes sont effectivement bouleversantes et on sort du cinĂ©ma en se disant que si la spiritualitĂ© peut revĂŞtir bien des formes, peu importe, l’essentiel est de ne jamais en manquer.

  2. Succès populaire et critique, donnĂ© grand favori de la 36e cĂ©rĂ©monie des CĂ©sar, le film de Xavier Beauvois « Des Hommes et des Dieux » a effectivement Ă©tĂ© consacrĂ© vendredi soir lors de la cĂ©rĂ©monie des CĂ©sar.

    3 césar :  le César du meilleur film, celui de la meilleure photo décerné à Caroline Champetier et celui du meilleur second rôle, attribué à Michael Lonsdale, alias Frère Luc.

    Un discours Ă  l’image du film. Xavier Beauvois a profitĂ© de l’occasion pour lancer un appel Ă  la « fraternitĂ© » envers les « Français musulmans ».

    Recevant le prix dĂ©cernĂ© Ă  « Des Hommes et des Dieux », le rĂ©alisateur a expliquĂ© que cette Ĺ“uvre visait Ă  dĂ©livrer « la parole d’intelligence » des moines martyrs, « une parole qui dit qu’il ne faut pas avoir peur des autres », qu’il faut juste se parler ».

    « C’est un message d’Ă©galitĂ©, de libertĂ©, de fraternitĂ© » a-t-il dĂ©clarĂ© reprenant la devise de la rĂ©publique avant de dĂ©noncer des « choses immondes » qu’il a pu entendre en France ces derniers temps, « des choses sournoises comme Zemmour ou des choses intolĂ©rables comme Hortefeux« .

    « Le cinĂ©ma français est comme la France, il est riche, il est divers, je n’ai pas envie que pendant la campagne Ă©lectorale qui arrive, on dise du mal des Français musulmans. J’ai envie qu’on soit avec eux, c’est la leçon de ce film » a poursuivi Xavier Beauvois.

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