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Black Swan | Qui veut faire l’ange fait la bête

Écrit par Vincent

Black Swan, film de Darren Aronofsky (PI, Requiem for a dream, The fountain, The wrestler) sorti sur les écrans français le 9 février 2011 est de ces films marquants, que l’on n’oublie pas. Nina, une jeune danseuse étoile (incarnée par Nathalie PortmanOscar de la meilleure actrice 2011) du new york city ballet, rêve d’obtenir le rôle très convoité de la reine des cygnes dans le nouveau ballet à sortir de sa troupe : « le lac des cygnes » (ballet en quatre actes créé sur une musique de Piotr Ilitch Tchaïkovski (opus 20) et un livret de Vladimir Begichev -Il est basé sur des contes et légendes allemandes, et notamment « Voile dérobé » de Johann Karl August Musäu – à la fin du XIXe siècle). Ce ballet marque le renouveau de la troupe pour la rentrée, l’ancienne danseuse étoile Beth Macintyre (Winona Ryder) ayant raccroché ses chaussures. Le maître de ballet Thomas Leroy (incarné par un Vincent Cassel très convaincant) veut que celle qui donnera vie à la reine des cygnes soit parfaite. Nina est choisie, à sa grande surprise. Elle s’efforce depuis toute ces années de rechercher une perfection technique, mais la reine des cygnes est un rôle ambivalent, bipolaire. D’un côté, la face clair, le cygne blanc, gracieux, léger, obéissant, doux et élégant. De l’autre, le cygne noir, la face sombre, fougueuse, agressive, rebelle, brute et bestiale. Le maître n’a aucun doute quant à la capacité de Nina a incarner le cygne blanc. Mais la cygne noir, lui, semble hors de ses possibilités. Il n’est pas question de mesure mais de fougue. Il n’est pas question de maîtrise mais d’explosion. Il n’est pas question de perfection technique mais de puissance évocatrice et de sentiments. Mais Nina en est-t-elle capable ? Une autre danseuse de la troupe, Lilly (Mila Kunis), semble être la face noire parfaite du cygne aux yeux du maître, et il en fait la doublure de Nina.

S’amorce alors un compte à rebours jusqu’à la représentation aussi oppressant psychologiquement que physiquement. Nina se bat contre son double, dans une course à la perfection dont personne ne ressort indemne, surtout pas le spectateur.

Black Swan | Qui veut faire l'ange fait la bête

Un cinéma de l’oppression

La filmographie de Darren Aronofsky a de quoi impressionner, alors même que sa taille est plutôt réduite… Jugez plutôt :

5 films en 13 ans :

  • π en 1998
  • Requiem for a Dream en 2000
  • The Fountain en 2006
  • The Wrestler en 2008
  • Black Swan en 2010

Darren Aronofsky nous a habitué par le passé à cette manière de filmer si caractéristique (notamment avec π, Requiem for a Dream et the wrestler). Enchainements rapides de plans, effets de ralenti, soin apporté aux bruitages, bande-son envoutante (qui ne se souvient du thème de Requiem for a dream créé par Clint Mansell ?), enchevêtrement de réalité et de fantastique, ambiance sombre etc. Black Swan ne déroge pas à ces codes, et toute la salle est parcourue d’un frisson à la vu d’un coupe ongle ou d’un miroir. L’ambiance oppressante du combat de Nathalie Portman contre elle-même s’appuie sur des codes cinématographique issu du thriller (de l’anglais « thrill », frissonner) dont Hitchcock était l’un des maitres incontestés. Le spectateur regarde le film la peur au ventre, se demandant sans cesse ce qui va advenir du héros. Cette interprétation outrancière du stress, des névroses et autres psychoses ne séduit pas tout le monde, mais il ne faut pas perdre de vue le caractère délibérément exagéré de la narration. Ainsi, les ressorts utilisés par le réalisateur maintiennent le spectateur dans un tension exacerbé qui décuple les émotions, et notamment l’angoisse. On peut y voir une surenchère émotionnalisante. Je préfère y voir une arme redoutable pour nous plonger au cœur du récit et de l’action.

Le culte de la perfection chez Kant

La beauté n’ajoute rien à la perfection. La perfection n’ajoute rien à la beauté.

Telle est la formule d’Emmanuel Kant. Pour la comprendre, il convient d’examiner une notion : la distinction entre la beauté libre (pulchritudo vaga) et la beauté simplement adhérente (pulchritudo adhaerens). Cette notion est développée dans la « Critique de la faculté de juger« , publié en 1790. La beauté libre ne présuppose d’aucun concept de ce que l’objet doit être. Personne ne sait ce qu’une fleur ou le soleil doivent être. Lorsque nous jugeons de leur beauté, nous ne le faisons pas au travers du prisme de la perfection (atteinte ou non), puisque l’objet ne présente aucune finalité interne. Pour le dire plus simplement, la fleur ou le soleil sont des objets qui n’ont pas de fin en soi, déterminée par des concepts. »Est beau, ce qui plait universellement, sans concept », nous explique Kant. Ce qui est parfait l’est nécessairement conformément à un présupposé donné d’une fin à atteindre (perfection technique par exemple).

Il existe donc bien un concept de perfection dès lors que l’on parle de beauté adhérente mais il convient de ne pas confondre les 2 beautés. En quoi cette distinction nous intéresse ici ? Précisément parce qu’elle explique l’ambivalence de la reine des cygnes dans le film Black Swan. Nina s’efforce d’être parfaite, et donc de se rapprocher de cette beauté adhérente. Or, il est question d’une beauté tout autre pour le maitre, la beauté libre du cygne noir. Une beauté qui ne s’enracine pas dans une perfection et une maîtrise technique mais dans une satisfaction esthétique issue du « libre jeu » des facultés cognitives telles que l’imagination, l’entendement ou la perception etc.

Faut-il pour autant faire travailler cette conception esthétique avec la dialectique de l’obéissance et de l’insoumission ? Black Swan saute allégrement le pas.

Black Swan | Qui veut faire l’ange fait la bête

Une ambivalence toute humaine.

Black Swan, c’est aussi un questionnement sur la bête qui sommeille en chaque Homme. Aleph et Dam dans Adam. Il convient de réinterroger cette éclairage expliquée par Guershom Sholem dans « le messianisme juif » afin d’éclairer différemment le personnage de la reine des cygnes. Adam, bien connu pour avoir transgressé l’injonction divine et avoir chuté du jardin d’Eden, revêt une signification particulièrement intéressante lorsque l’on s’attarde quelque peu sur son étymologie :
Constitué des lettres hébraïque aleph, daleth et mem, Adam se découpe en A(aleph) – Dam (Daleth & Mem). Dam, c’est le sang, la part animale de l’Homme pourrait on dire autrement, celle poussée par l’instinct de survie et les pulsions, asservie à ses besoins primaires : manger, se protéger, procréer. Aleph, c’est le souffle spirituel, Dieu diront certain, le rapport à l’infini des possibles diront d’autres, qui élève l’Homme et le pousse à changer, à réinventer le déjà-là du monde. « Nous avons un instinct qui nous élève, que nous ne pouvons réprimer » disait Pascal. A-Dam, c’est une unité réalisée dans l’effort constant d’union avec Dieu, qui fait de l’Homme une utopie (de a-topos, sans lieu) désirante, ou une volonté utopique pour parler comme Ernst Bloch. Pour le dire autrement, l’Homme seul, et contrairement à l’animal, est toujours là où on ne l’attend pas et se projette en permanence dans un monde autre. Voilà pourquoi l’espérance ou la croyance sont des sentiments profondément humain.

Pour un poétique voyage avec Aleph, je vous recommande ce lien :
>> De la parole au silence Rachel Fra. sur lézardes et murmures

Black Swan, c’est aussi le questionnement de l’identité et de la personnalité. Il est une notion que j’aime tout particulièrement chez Jung : la persona. Je l’ai déjà décrypté longuement dans d’autres billets (rendez-vous en terre inconnue ou make the girl dance) mais je voudrais y associer quelques références : Le double, la rivalité, nous même comme le pire adversaire de notre succès : voilà qui entre en résonance avec ce que nous montre Black Swan. Une Nina qui se débat avec elle même, avec ses propres angoisses et ses propres limites pour réussir. Impossible de ne pas faire le lien avec Fight club de David Fincher, ou Tyler Durden vient hanter Edward Norton, incarnant de façon aussi séduisante qu’effrayante les psychoses de ce dernier. Dans les deux film, le conflit entre les deux masques va se faire dans la violence autant que dans la séduction. Notons que cette opposition entre le cygne blanc et le cygne noir fait écho à l’histoire du ballet lui-même, puisque la princesse cygne (cygne blanc) affronte son sosie noir, qui fait perdre la tête au prince et sème la confusion. Plusieurs fins closent le ballet, l’une est heureuse et voit le prince et la princesse cygne s’aimer à tout jamais, l’autre est tragique avec la disparition du prince et la mort de la princesse cygne dans le chagrin. Chacun interprétera la fin de Black Swan avec sa propre grille…

 

Tchaïkovski et le lac des cygnes

Pour conclure ce long papier, intéressons nous à la genèse du lac des cygnes et a Tchaïkovski. Après un mariage motivé par les convenances mais à la mauvaise issue certaine, le compositeur entretient une relation épistolaire et platonique avec Nadejda von Meck. Cette dernière, finira par lui écrire :

Piotr Illyich, avez vous aimé ? Il me semble que non. Vous aimez trop la musique pour aimer une femme.

J’aime trop les hommes pour aimer les femmes 

aurait pu répondre Tchaïkovski, qui avait pris peu à peu conscience de l’implacabilité de ses attirances sexuelles.

Le lac des cygnes restitue cela avec une troublante force. Comme pour Siegfried, le personnage du prince du lac des cygnes, les amoures féminines sont interdites au compositeur. Toute relation charnelle avec le cygne blanc serait contraire aux lois humaines, toutes celles de Tchaïkovski avec une femme serait contraire à la loi du cœur. Le ballet du lac des cygnes et les représentations qui arrivèrent ne tardèrent pas à être perçu par le compositeur comme une humiliation puis une malédiction. Le ballet fut retiré de l’affiche et sombra dans l’oubli pendant 18 ans… Jusqu’à ce qu’un homme lui redonne le statut d’œuvre majeur qui était le sien : Marius Petipa, un précurseur de Darren Aronofsky qui livre à son tour une réinterprétation magistrale.

À propos de l'auteur

Vincent

Curieux, posé et réflechi Vincent est attaché au travail bien fait. Il suit avec une grande curiosité les évolutions du monde dans tous les grands domaines : écologie, économie, politique, arts, littératures, société, éthique, justice, enseignement, santé, transport, communication.

Il considère qu'un designer doit être ouvert, passionnément curieux du monde dans lequel il vit et engagé pour alimenter sa créativité, être pertinent et éthique. Les enjeux sont grands pour les générations futures et tout le monde a un rôle à jouer et une responsabilité.

Co-créateur de l’atelier de design nun, il s'attache a travailler sur des projets dont la forme est au service du fond, qui sont porteurs de sens et dans les domaines des sciences, du luxe, de la pédagogie, de la culture et des arts.

Enseignant et directeur d'e-artsup Strasbourg, une école de création numérique, la transmission de savoir-faire et de savoir-être aux jeunes générations est centrale à ses yeux.

Commentaires

  • On peut aussi s’interroger sur le côté complètement Schizophrène de Nathalie Portman et voir que finalement le côté le plus noir fini par l’emporter sur l’autre côté (en tout cas dans mon analyse du film), même quand on fait tout pour y échapper. Ou alors se dire que la danse et particulièrement interprêter le lac des cygnes permet à Nathalie Portman de se transformer, d’être confrontée à tous ses démons, de se libérer de l’emprise Maternelle et finalement de mourir apaisée en ayant accomplie tout ce qu’elle voulait faire et en ayant découvert qui elle était vraiment. Quoi qu’il en soit il est vrai que c’est un film qui ne laisse absolument pas indifférent, qui nous fait passer par toute sorte d’émotions et qui nous amène à nous poser beaucoup de questions. En tout cas pour ma part, j’ai adoré !!!!

  • Très bon papier vincent ! Moi aussi j’ai adoré le film. Comme le dit Sophie, ce film fait vraiment passer par plusieurs émotions ! Je suis tout à fait d’accord, et je vois bien aussi le coté noir prendre le dessus. Mais je vois surtout aussi  la volonté de le faire disparaitre.

    Je vais essayer de ne pas spoiler le film lol ce qui n’est pas évident pouour moi et de faire court. Sans rentrer dans les détails, je vois aussi la volonté de mort du cygne noir. (Une scène de fin du film me renvoi à ça)

    Tout le long du film on a une forte image de l’empêchement d’être une femme (mère castratrice), une adolescente qui entame son émancipation. Elle devient femme (elle jette ses affaires qui renvoi à l’adolescence… peluches…) Le maitre de ballet, lui fait remarquer très souvent qu’elle est parfaite pour le cygne blanc, mais pas pour le cygne noir. Pour atteindre la perfection, Nina doit trouver la parfaite balance entre le noir et le blanc. Un peu à l’image du Yin et du Yang propre à la pensée orientale qui pense la dualité sous forme de complémentarité. Mais la dualité n’est pas pensée ici sous forme de complémentarité, le cygne noir veut prendre le dessus après tant de frustration et éclipser le cygne blanc (Pendant la représentation, elle chute en tant que cygne blanc, alors que la représentation du cygne noir sera parfaite). Étant à l’origine le cygne blanc, elle ne peut pas vivre en étant seulement un cygne noir. Je vois dans la symbolique du ventre une façon de se débarrasser de son double, mais surtout une façon de faire disparaître le personnage naissant du cygne noir.

  • Très bon billet Vincent, très intéressant, riche et profond. Pourtant je n’ai pas aimé le film, trop caricatural, trop littéral, utilisant selon moi, les poncifs de la dualité. Le sujet était pourtant intéressant et offrait un boulevard d’expérimentations et d’innovation. Preuve en est : l’affiche du film, plutôt pauvre dans sa recherche symbolique (la peau craquelée d’une perfection qui s’effrite… bof).
    Ma déception tient au fait que je n’ai pas été surprise, ni étonnée, ni bousculée. Tout s’enchaînait avec un air de déjà vu. Pas d’imprévu en somme, contrairement à Fight Club, auquel tu fais référence dans ton article, qui me semble bien plus onirique et inattendu.
    Mais je conçois que l’on ait pu aimer Black Swan, ne serait-ce que pour l’engagement physique de Natalie Portman dans ce rôle. Chapeau !

  • Black  Swan fait partie de ces films qui ne laissent pas indifférent: soit on adore, soit on déteste….je fais partie de la première catégorie sans vraiment pouvoir analyser le pourquoi du comment. Tout ce que je peux dire est que j’ai été transportée d’un bout à l’autre, tour à tour étonnée, touchée, bouleversée, submergée par l’émotion, effrayée, peinée…complètement immergée voire déstabilisée par une histoire qui n’est pas du tout la mienne mais a pourtant fait résonner de nombreuses cordes sensibles.
    N’est-ce pas là le but premier d’une oeuvre d’art? Comme le dit Georges Braque « l’art est fait pour troubler. Il n’y a en l’art qu’une chose qui vaille: celle qu’on ne peut expliquer »
    En tout cas, merci à Vincent pour son papier passionnant, documenté, précis et pour son style à la fois subtil et puissant : un grand moment de plaisir!
     
     

  • Un article très intéressant qui aborde les différentes facettes qui font que ce film m’a fait forte impression… (Fountain et requiem for a dream m’avait hanté pendant des mois et encore aujourd’hui…..). Les références sont riches! bravo!
     

  • J’ai trouvé le film magnifique mais j’avoue qu’il m’a également beaucoup troublé. Je voudrais saluer l’esthétisme qui donne une force prodigieuse au scénario. La bande sonore participe également pleinement au rendu nostalgique et dramatique de cette beauté noire. Je me souviens particulièrement de cette scène (au début et qui est aussi une scène de fin je crois) où elle danse avec le sorcier… tout simplement effrayant, angoissant, troublant.

    Je pense que ni le côté noir ni le côté blanc l’emporte. C’est un duel constant qui finit par une « mort blanche » (d’ailleurs les couleurs noir et blanc s’opposent, s’entremêlent se confrontent tout le long du film comme dans la scène du bar ou elle revêt un débardeur noir pour s’extraire de son côté gentillet et rentrer dans le monde de la nuit).

    Ce qui m’a posé question et interpellé c’est aussi le rapport au charnel. Tout d’abord absent il fini par s’amplifier pour trouver l’apogée à la fin du film. Cela accompagne et joue un roule primordiale dans le processus de rébellion, brute,  bestiale,  fougueuse et agressive du personnage.

    En ce qui concerner la fin (attention spoilage) pour ma part je trouve que cela ne pouvait pas être autre chose qu’une issue dramatique. L’apothéose par la mort. Son personnage blanc puis noir puis les deux l’a tellement habité, au point de devenir viscéral, que c’était pour elle la seule possibilité de se libérer. (d’où pour moi une « mort blanche »)

    La danse, ce ballet, ce rôle était sa vocation du latin vocare, appeler. Un appel intérieur qui a fini par la dépasser. La vocation, mot d’origine biblique, pose ici question. Je ressent effectivement cette notion liée au divin mais plus troublant encore les notions de bien et de mal, de l’amour dans la chaire ou dans l’esprit. Cette danse permanente nous montre combien nous sommes ambivalents et combien le contexte dans le lequel on se trouve peut nous révéler, nous sublimer ou nous terrasser.

    Je finirai par dire que sa vocation est devenu une passion destructrice. Passion dans son sens de démesure, d’exagération, d’intensité. Je trouve que la définition qui suit retranscrit l’esprit de cette passion meurtrière :
    >> Domaine de l’esprit et des sentiments. Tendance d’origine affective caractérisée par son intensité et par l’intérêt exclusif et impérieux porté à un seul objet entraînant la diminution ou la perte du sens moral, de l’esprit critique et pouvant provoquer une rupture de l’équilibre psychique.

    Finalement Nina ne serait-elle pas le symbole de notre intériorité en mouvement ?

     

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