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Google, le successeur d’Hannah Arendt ?

Écrit par Emeric

<< du passé faisons table rase >>

Cette phrase caractéristique du Siècle des Lumières, de la modernité exubérante, est devenue une affirmation que l’on ne peut supporter aujourd’hui. Même si la modernité avait pour objectif implicite d’apporter les réponses à l’insécurité émotionnelle et spirituelle de l’époque qu’elle enterrait, aujourd’hui il semble bien difficile d’oublier son passé, et on ne peut que constater l’échec dans ce domaine. Serait-ce une preuve d’échec de cette modernité ? Serait-elle remise en cause inconsciemment ?

Depuis maintenant des années, le géant américain Google a entreprit l’une des tâches les plus difficiles et les plus ambitieuses qui soit : rassembler et héberger le maximum des Savoirs de l’Humanité. C’est ainsi que Google multiplie les services tels que moteur de recherche, plate forme de blog, encyclopédie, cartes du monde, livres, musique, images, vidéos
Tout ça dans le but de rassembler dans ses serveurs, et d’indexer grâce à son code tenu secret l’entière Connaissance humaine. Mais pour en faire quoi ?
et surtout, pour sauvegarder quoi ? On peut se poser la question quand on voit comment Google bloque l’accès à de nombreuses pages et de nombreux sites dans différents pays (notamment la Chine). Google ne « sauvegardera »-t-il que ce qui est « rentable » ? ce qui est « officiel » ?

Le fait de vouloir se souvenir de la connaissance humaine est un but très noble, dont la figure majeure était la philosophe Hannah Arendt. Cette Juive allemande des années Hitler, disciple d’Heidegger,  nous incite dans toute son œuvre à ne pas oublier le passé, car c’est cette mémoire qui nous permet de comprendre le présent et de fabriquer l’avenir. Dans sa conception du domaine privé et du domaine publicHannah Arendt nous dit que « le concept de révélation conduit à porter au jour le réseau (web) des relations humaines au sein duquel toute vie humaine déploie sa propre histoire ». Alors je pose la question ; en remplissant des fiches, en chargeant des photos, en faisant des blogs… ne sommes nous pas en train de mélanger le domaine public et le domaine privé, et ainsi inconsciemment de créer une mémoire immortelle de chaque être humain ?

En effet, que se passe-t-il lorsque l’on ne s’occupe plus d’un site, l’enlève-t-on d’internet ? Que se passe-t-il sur notre profil facebook si on décède ? On a même des profils facebook de personnes décédées aujourd’hui, alors qu’en faire, et surtout que font-ils dans le vivant ?
Mais la question que je veux soulever requiert plus d’explication.

On sait que le leitmotiv, le slogan de google est « don’t be evil » (ne soyez pas méchant). Mais est-ce assez pour que l’on fasse confiance à ce géant incontrôlable ? Pour l’instant c’est vrai que Google a été très arrangeant avec ceux qui ont eut des problèmes : liens divers retirés sur simple demande, photos floutées, etc. Mais même Google n’est pas à l’abris des erreurs. Ainsi on a récemment vu, par exemple, la « google car » écraser une biche, ou bien se prendre un pont, ou se faire arrêter par la police.
Hannah Arendt nous enseigne que l’éternité est ce qui manque aux mortels, mais dans la mesure où nous pensons ce qui est « mortel » et « éternel ». Ainsi le fait de perpétuer des connaissance serait une manière de nous rendre immortel, ainsi qu’une manière de supporter notre condition de mortel.

Peut-on, aujourd’hui déjà, faire un parallèle avec le cycle Fondations d’I. Asimov ? Pour la petite anecdote, cette œuvre majeure de la science-fiction du milieux du XXème siècle partait de ce principe : comme une crise majeure et un retour à un mode de vie primitif avait été prévu par la psychohistoire, la civilisation entreprend de rassembler TOUTES ses connaissances en vue d’un retour plus rapide au progrès, après cette crise qui durera 10 000 ans.
Sommes-nous d’ores et déjà une civilisation, un monde sur le déclin pour qu’il faille dès maintenant entretenir et conserver notre passé ? Qui doit avoir ce rôle ? Mais surtout, que sauvegarder, alors que le souvenir des autodafé est encore bien présent… ?

Hannah Arendt – Les origines du totalitarisme (1951)
Hannah Arendt – La condition de l’Homme moderne (1961)
Isaac Asimov – Le cycle de Fondations (1951-1988)

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Emeric

1 Commentaire

  • Analyse extrêmement intéressante… et malheureusement oui toute la question est là… QUE choisir de sauvegarder puisqu’on ne peut pas tout conserver. Et là, je fais un autre parallèle avec l’extraordinaire livre de George Orwell : "1984". Contrôler ce que dit, ce qu’on ne dit pas. Choisir ce qui est porté à la connaissance de tous, réécrire certains faits afin de gommer l’histoire et de la réinterpréter dans son propre intérêt, contrôler les pensées de la population, leur actions, maintenir le contrôle par la peur en construisant sur le socle d’une guerre permanente avec les autres continents… Le mythe de "Big brother", surnom que l’on donne souvent à google est-il si éloigné que ça de la réalité ? Bien sûr, google prétend ne vouloir que le bien… mais big brother aussi le prétend dans 1984…

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