Art & esthétique

Vassily Kandinsky | Quand l’art se recharge de spirituel et renoue le dialogue avec l’âme humaine

Écrit par Vincent

Vassily Kandinsky | Peintre Russe et théoricien de l’art. Né à Moscou le 4 septembre 1866, mort à Neuilly-sur-Seine le 13 décembre 1944.

Grande expostion à Baubourg en ce moment, Kandinsky retrace par un circuit parmi une centaine de toiles l’évolution du peintre tout au long de sa vie. Grand artiste, théoricien et précurseur d’un style nouveau, l’art abstrait, Vassily Kandinsky est considéré comme le premier peintre d’une œuvre non figurative et de l’abstraction lyrique.

« Créer une œuvre c’est créer un monde »

Mais l’abstraction chez Kandinsky a été l’aboutissement d’une longue maturation, d’un long cheminement artistique, sous le fouet d’une profonde réflexion théorique basée sur son expérience personnelle, son ressenti et ses émotions.

la raison a beau crier, elle ne peut mettre le prix aux choses. Écrit Pascal dans les pensées (frag 44).

Ce à quoi fait allusion Pascal et qui dynamise l’homme est le cœur, cet « instinct qui nous élève et que nous ne pouvons réprimer ». Pour autant, Pascal précise tout de suite qu’il y a

Deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison.

La démarche de Vassily Kandinsky peut aisément se mettre en lien avec cette pensée Pascalienne. Le peintre a théorisé à partir d’une saisie intuitionnelle, c’est à dire une saisie immédiate et instinctive de l’intériorité d’une situation, d’une expérience ou d’une personne, dont on passe ensuite sa vie à élaborer l’intelligence – de inter-ligare: relier. l’intelligence peut ainsi s’interpréter comme l’art de lier les choses – avec l’esprit. Et cette relation au spirituel, au souffle qui affole et subvertit le déjà-là du monde, Kandinsky y a, à la vue et à la lecture de ses œuvres, accordé la primauté dans sa démarche d’artiste et a même développé une notion pour la théoriser : la nécessité intérieure.

La nécessité intérieure repose sur trois principes :

  1.  L’artiste est un créateur qui doit exprimer ce qui est propre à son envie personnelle d’exprimer ou de ne pas exprimer.
  2. Il doit exprimer et s’exprimer par rapport à son époque et selon les valeurs du langage de son époque.
  3. Il doit exprimer au travers ce langage, les éléments de ce qui est propre à l’art, comme valeur universelle, hors des contraintes de l’espace, du temps ou de la forme.

Ce qui est premier chez Kandinsky, c’est la place qu’il accorde au dialogue avec l’âme dans l’art. Au delà d’une approche intelligible ou même sensible, c’est une approche spirituelle qu’il expose magistralement dans son œuvre littéraire majeure : « du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier ».

la couleur est la touche, l’œil, le marteau, l’âme, le piano, : l’artiste est la main qui par le bon choix des touches met l’âme du spectateur en vibration.

Si elle ne parle pas à l’âme, son expression est vaine. Il déclare d’ailleurs :

Quiconque ne sera pas atteint par la résonance intérieure de la forme (corporelle et surtout abstraite) considèrera toujours une telle composition comme parfaitement arbitraire.

La nécessite intérieure qui dynamise une création, est pour le peintre russe le principe de l’art, par le fondement même de l’harmonie des formes et des couleurs. Le dialogue est supra-sensible, en cela qu’il dépasse le cadre des sensations, pour toucher aux affects, à l’émotion, au cœur. La nécessité intérieure d’où naît la création de l’œuvre et qui se déploie de manière mystérieuse, mystique, acquiert ensuite sa propre autonomie pour se charger d’un souffle spirituel et se mettre en faire vibrer l’âme humaine.

Mais il faut comprendre, pour entrer dans l’intelligence de cette théorisation, la perception du monde qui était la sienne. Kandinsky était convaincu que l’art d’une part, et la nature d’autre part, était régit par des lois, des cadres, séparés et autonomes. L’art abstrait, à ces yeux, devenait ainsi l’unique moyen de saisir une loi générale de l’univers, qui lierait ces deux règnes dans un ordre de synthèse à la fois extérieur et intérieur, c’est à dire immanent et transcendant. La peinture quitte ainsi sa perspective d’imitation de la nature, telle qu’elle fut depuis des siècles voire des millénaires, sans tomber dans la décadence de « l’art pour l’art », c’est à dire privé de son souffle spirituel, pour tenter de mettre l’Homme en mouvement par l’émotion. (du latin emovere : mettre en mouvement, provoquer, faire naître).

Essayons maintenant de comprendre la théorie sur les couleurs développée par V. Kandinsky.



Dans sa théorisation de la couleur, le peintre distingue l’effet physique de l’effet affectif des couleurs sur l’humain.
Le premier concerne le monde sensible, les 5 sens, qui découlent d’une réaction strictement physique, rétinienne et neuronale. Les récepteurs réagissent à des stimuli nerveux, ce qui nous donne la perception de la couleur, ou d’ailleurs de n’importe laquelle des sensations : froid, chaleur, bruit, couleur, odeur etc…

Le second en revanche, est beaucoup moins mécanique ou physique mais totalement subjectif. Il concerne ce que la sensation produit affectivement sur notre intériorité, sur nos sentiments et nos émotions. C’est un dialogue avec l’âme, une résonance intérieure qui ne peut se partager puisqu’elle concerne le plus intime de notre intimité en touchant notre histoire personnelle.

Kandinsky distingue les couleurs par deux axes antagonistes :

l’axe Chaleur/Froideur :

La froideur est selon lui une tendance au bleu, tandis que la chaleur est une tendance au jaune.
Ces deux couleurs créent un premier grand contraste le Jaune / Bleu qui est dynamique. Le jaune possède un mouvement excentrique, il « sort du support » pour venir vers le spectateur. Il a une tendance au débordement, c’est à dire qu’il donne l’impression de « gonfler » et de s’étendre sur les zones environnantes.
Kandinsky qualifie le jaune de couleur terrestre, dont la violence peut être pénible voire agressive.

Le bleu quant à lui possède un mouvement concentrique, qui donne l’impression de s’enfoncer dans le support en s’éloignant du spectateur. Il a une tendance au repli, et semble se faire contaminer par les zones environnantes. Kandinsky qualifie le bleu de couleur céleste, qui évoque un calme profond.
Le mélange des deux donne une couleur parfaitement immobile et calme : le vert.

l’axe Clarté/Obscurité :

La clarté est la tendance au blanc, tandis que l’obscurité est celle au noir. Le Noir/banc est le second grand contraste du peintre Russe, qui, lui, est statique.
Le blanc comme le noir évoque le vide. Mais le blanc est ressenti comme un silence profond, apaisant et plein de possibilités tandis que le noir est un néant sans possibilité, il est ressenti comme un silence éternel et sans espérance. En un mot, c’est la mort que nous voyons lorsque que l’on nous met face à face avec le noir. Toutes les autres couleurs résonnent ainsi avec force, lorsque qu’elle sont voisines avec lui.

Pour terminer ce billet sur l’immense génie qu’était Kandinsky, je vais maintenant parler du rapport qu’entretient le peintre avec le son.

Les métaphores sonores dans « du spirituel dans l’art » sont légions et donnent des indications extrêmement intéressantes sur le ressenti qu’avait cet avant-gardiste. Il affirmait que lorsqu’il voyait des couleurs, il entendait des sons. Les peintures de Kandinsky peuvent, ainsi que tout œuvre d’art, être vu comme d’immense symphonie capable d’émouvoir, c’est à dire de mettre en mouvement.

Voilà une manière très poétique d’expliquer pourquoi les affects entre en jeu, pourquoi le beau sonne avec force et fait vibrer tout notre être lorsque nous sommes touchés.

Vassily Kandinsky | Quand l'art se recharge de spirituel et renoue le dialogue avec l'âme humaine - Vassily Kandinsky - Cercles dans le cercle (1923)

Vassily Kandinsky – Cercles dans le cercle (1923)

 

Citations

«Le noir est comme un bûcher éteint, consumé, qui a cessé de brûler, immobile et insensible comme un cadavre sur qui tout glisse et que rien ne touche plus. Vassili Kandinsky – Du spirituel dans l’art

Il vaut mieux ne pas jouer le rôle du temps, il travaille mieux que nous. Vassili KandinskyExtrait d’une Lettre à Herwarth Walden – Novembre 1913

Le cheval porte son cavalier avec vigueur et rapidité. Mais c’est le cavalier qui conduit le cheval. Le talent conduit l’artiste à de hauts sommets avec vigueur et rapidité. Mais c’est l’artiste qui maîtrise son talent. Vassili Kandinsky

La peinture est un art et l’art dans son ensemble n’est pas une vaine création d’objets qui se perdent dans le vide, mais une puissance qui a un but et doit servir à l’évolution et à l’affinement de l’âme humaine. Vassili Kandinsky

Le blanc sonne comme un silence, un rien avant tout commencement. Vassili Kandinsky

À propos de l'auteur

Vincent

Curieux, posé et réflechi Vincent est attaché au travail bien fait. Il suit avec une grande curiosité les évolutions du monde dans tous les grands domaines : écologie, économie, politique, arts, littératures, société, éthique, justice, enseignement, santé, transport, communication.

Il considère qu'un designer doit être ouvert, passionnément curieux du monde dans lequel il vit et engagé pour alimenter sa créativité, être pertinent et éthique. Les enjeux sont grands pour les générations futures et tout le monde a un rôle à jouer et une responsabilité.

Co-créateur de l’atelier de design nun, il s'attache a travailler sur des projets dont la forme est au service du fond, qui sont porteurs de sens et dans les domaines des sciences, du luxe, de la pédagogie, de la culture et des arts.

Enseignant et directeur d'e-artsup Strasbourg, une école de création numérique, la transmission de savoir-faire et de savoir-être aux jeunes générations est centrale à ses yeux.

Commentaires

  • Très très bon article que celui-ci.
    Résumer Kandinsky n’est pas une chose facile tant son œuvre est complète et inédite pour l’époque.
    J’ai lu « du spirituel dans l’art… » et j’ai été conquis par sa démarche et sa vision. Bien qu’ayant une réelle technique, exploitée dans le début de sa carrière (blaue reiter), il s’est vite rendu compte qu la technique pour la technique ne suffisait pas. elle peut au mieux instituer un mouvement pictural (impressionnisme, pointillisme…), mais ne reste qu’une technique, au même titre que la peinture en général.
    Ce que je veux dire c’est qu’il ne peut y avoir du sens que si l’on oublie la technique. Le sens qu’il dégageait/ressentait de ses créations ont eut la chance d’avoir une justification par des livres. trop avant-gardiste, il a du se justifié. et c’est un héritage formidable que de pouvoir analyser la « pensée Kandinskienne » de l’art.

    Lorsqu’il parle de sons qui peuvent procurer des émotions, de même que les couleurs, formes etc… c’est, je pense, quelque chose que l’on ne pourra expliquer. Trop multiple, l’être humain ressent différemment chaque stimuli, en fonction de son vécu, de son expérience… et des visionnaires tels que Mozart, Bach et bien d’autres sont de bons exemples. Et je me demande maintenant à quand un nouvel art majeur, réunissant image, son, et émotion ?
    Peut-être n’auront nous plus dans un futur (proche ?) que des collectifs multidisciplinaires d’artistes, nous proposant une expérience complète ?

  • Que dire après cette analyse fouillée et très interessante? Je regrette simplement de ne pas l’avoir lue avant d’aller à l’exposition que j’ai trouvée passionnante et que je vous encourage vivement à découvrir à votre tour.

  • Merci! résumer Kandinsky en quelques lignes s’avère être un exercice assez difficile. Je vous recommande en tout cas à tous la lecture de ce qui pour moi est un monument de la théorisation de l’art : « du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier ». Véritablement une grande avancée pour l’art et pour l’Homme à mon sens. Je vous recommande également vivement l’exposition au centre Pompidou, très bien réalisée comme souvent dans ce lieu très actif !

  • On est souvent déçu lorsque le peintre s’attache à tenter de justifier, d’expliquer de « vendre » sa soupe avec des moyens autres que « son » art… Si l’on aime, faut t il vouloir tenter de savoir pourquoi?… Ne peut on pas laisser son attirance s’exprimer sans devoir sans cesse lui trouver une origine et une validation par je ne sais quel explication fumeuse et souvent bien indigeste… Il y a dans ces tentatives la crainte du jugement de l’autre, de son regard qui pourrait diverger de la volonté de l’exécutant si toutefois il en avait une au moment ou il couvrait le plan… Je préfère de loin le « Point et ligne sur plan » de VK qui bien que touffu et parfois « indigeste » (comme le sont souvent les écrits en avance sur leur temps..) pose des questions sans vraiment donner de réponse, en guidant juste le lecteur vers de nouveaux horizons…
    Je ne suis pas sûr que l’âme ait à voir avec ces ressentis, ou à tout le moins pas plus qu’aux sens primaires dont nous sommes tous pourvus…! Je me méfie de ces mots fourre tout qui ont pour chacun des sens et des portées différents…!
    En tout cas cet article « résumé » est d’une rare intelligence. Merci à Vincent

  • Je suis donc artiste peintre et poétesses. J’ai une page facebook à mon nom. Je réagirai pleinement sur Kandinsky et écrirai sur le fameux personnage qu’il était. Je peins de l’expressionnisme symbolique très spirituel

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