Art & esthétique

Peter jansen et Human motions

Écrit par Vincent

Peter Jansen est un sculpteur Hollandais d’une cinquantaine d’année. Il a étudié la physique et la philosophie à l’université, cela se voit lorsque l’on s’arrête une seconde sur les thèmes abordés dans Human in motion. Son travail m’a interpellé, et ce pour plusieurs raisons, mais certainement principalement parce que la réflexion sur le temps qui passe et sur le rapport à la durée me touche beaucoup.

Plastiquement déjà, les sculptures s’aventurent sur des terres peu explorées puisqu’elles dissèquent le mouvement en cristallisant ensemble passé, présent et avenir d’une évolution spatiale. Cela permet de mieux comprendre le mouvement physique mais aussi le rapport espace/temps qui le définit tel que les accélérations ou les ralentissements. Au plan anatomique, ces statues montrent aussi les liaisons entre le corps et les membres par les articulations dans la continuité temporelle d’un mouvement. Philosophiquement se pose la question de l’ubiquité, cette faculté à être à plusieurs endroits, au même moment. Cela nous amène à nous interroger sur le rapport qu’entretient l’individu au temps et sa perception : la durée. Nous reviendrons un peu plus en détail par la suite sur cette notion, en nous appuyant sur Henri Bergson. Pour le moment, il convient de creuser le rapport entre le 2ème et le 7ème art, c’est à dire la sculpture et le cinéma. Nous considérons que le cinéma découle de la photographie, position très largement partagée. Regardons comment l’un a pu influencer l’autre et l’inspirer en nous appuyant sur le travail de Peter Jansen.

La photographie est un art passionnant, dont l’histoire et l’évolution méritent véritablement d’être approfondies tant son influence a été grande et sa présence récurrente dans divers milieux : cinéma, mode, sculpture, télévision, art graphique, politique, sport et j’en passe…

Quarante-six année après Joseph Nicéphore Nièpce et sa célèbre photo prise en 1826 : point de vue du Gras, Eadweard Muybridge mit au point la chronophotographie afin de décomposer le mouvement en utilisant 24 appareils photographiques. On pourra également établir un lien avec Matrix, et le fameux bullet time, procédé qui utilise lui aussi plusieurs appareils placés en cercle autour de la scène à prendre afin de figer le temps tout en faisant un mouvement de caméra. La similitude entre Muybridge et Jansen n’a pas besoin d’être d’avantage explicitée, les images parlant d’elles mêmes.


Après cette toute petite exploration en terrain photographique, je souhaiterais vous emmener vers les terres tout aussi intéressantes et mystérieuses de la philosophie avec un immense penseur du XIXème et XXème siècle : Henri Bergson. Bergson a beaucoup travaillé sur le temps et a forgé le concept extrêmement fécond de durée. Le Français oppose temps scientifique à durée de la conscience. Je ne me lancerai pas dans une explication approfondie de sa pensée, n’en ayant d’une part pas les compétences, d’autre part, n’ayant pas envie de faire de xulux un blogcyclopédie. Cependant, cette notion mérite d’être explicitée. Pour le philosophe, le temps constitue quelque chose de mesurable scientifiquement entre deux bornes : je pars de chez moi à 17h00, j’arrive à 18h00. Il s’est écoulé une heure de temps. Le temps apparait ainsi comme une variable pouvant pleinement se concevoir rationnellement dans une équation mathématique ou physique comme lors du calcul de la vitesse de chute d’un objet ou l’accélération. La durée est toute différente. Elle est une expérience personnelle, individuelle et consciente du temps. Elle est le temps, passé au prisme de l’individu. Un flux temporel, qui se distend, se dilate, se rétracte et ne se laisse pas appréhender extérieurement.

Lorsque au cours de notre vie, nous nous plaignons de ne pas avoir suffisamment de temps, qu’il passe trop vite, c’est en fait de durée dont il s’agit. Le temps est le même pour tous (encore que, malheureusement, tout le monde n’a pas le même temps imparti ici bas…) d’un point de vu cartésien, froid et extérieur. Lorsqu’on l’appréhende par sa raison seule. En revanche, du point de vue des affects, de nos émotions, de nos ressentis, il en est tout autrement. Il devient purement relatif. Non pas au sens ou Einstein l’avait défini c’est à dire une différence observable, mesurable d’effet d’une même quantité de temps sur un organisme ou un corps céleste, mais dans l’impression, le ressenti, l’expérience que nous en faisons. Une double relativité alors ? De l’extérieur du point de vue d’Einstein, de l’intérieur du point de vue de Bergson. Les deux se complètent, les deux s’enrichissent mutuellement comme le font sciences et sciences humaines depuis la nuit des temps. Les deux points de vue mériteraient d’être approfondis, alors n’hésitez pas à réagir afin de donner votre expérience et votre conception personnelle du temps.

Dans les deux cas, le temps est insaisissable et se dérobe constamment sans que jamais nous ne puissions arrêter son flux. Il est le courant toujours mouvant qui fait avancer notre barque, inexorablement, sur le fleuve de la vie en direction de l’embouchure du grand voyage sur l’océan infini. Il est la mise en garde contre le sommeil, il nous fait oser, nous pousse au changement, à la prise de risque, au choix. Il nous effraie, il efface les peines, met en perspective nos joies, nous crie que demain sera un autre jour, mais que le présent est déjà du passé. Il nous rappelle constamment que chaque seconde est une chance, et que pour un même temps, nous pouvons faire de grandes, de petites choses ou ne rien faire. En guise de conclusion, je souhaiterais vous faire partager un poème de Charles Baudelaire : l’horloge.

Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit: « Souviens-toi !
Les vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d’effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible ;

Le Plaisir vaporeux fuira vers l’horizon
Ainsi qu’une sylphide au fond de la coulisse ;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
A chaque homme accordé pour toute sa saison.

Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote: Souviens-toi ! – Rapide, avec sa voix
D’insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,
Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !

Remember! Souviens-toi! prodigue! Esto memor!
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or !

Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi.
Le jour décroît ; la nuit augmente; souviens-toi !
Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.

Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,
Où l’auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le Repentir même (oh ! la dernière auberge !),
Où tout te dira Meurs, vieux lâche ! il est trop tard ! »

Pour approfondir, je vous propose :
– « Avec le temps » de Léo Ferré
– « Les vieux » de Jacques Brel
– « Symphonie n°101, Andante » de Joseph Haydn
– Le travail du peintre français d’origine polonaise Roman Opalka
– La mythologie Grecque et le Dieu Chronos
– « Sein und Zeit » le livre de Martin Heidegger
– « Le portrait de Dorian Gray » D’oscar Wilde
– « Retour vers le futur » de Robert Zemeckis
Le mythe de l’éternel retour chez Nietzsche et Mircea Eliade
– « L’étrange histoire de Benjamin Button« , film de David Fincher
– Les pensées d’Aristote, Paul Ricoeur, Augustin, Kant, Leibniz, Spinoza et Soren Kierkegaard
-… et tellement d’autres qu’il serait trop long de détailler ici

À propos de l'auteur

Vincent

Curieux, posé et réflechi Vincent est attaché au travail bien fait. Il suit avec une grande curiosité les évolutions du monde dans tous les grands domaines : écologie, économie, politique, arts, littératures, société, éthique, justice, enseignement, santé, transport, communication.

Il considère qu'un designer doit être ouvert, passionnément curieux du monde dans lequel il vit et engagé pour alimenter sa créativité, être pertinent et éthique. Les enjeux sont grands pour les générations futures et tout le monde a un rôle à jouer et une responsabilité.

Co-créateur de l’atelier de design nun, il s'attache a travailler sur des projets dont la forme est au service du fond, qui sont porteurs de sens et dans les domaines des sciences, du luxe, de la pédagogie, de la culture et des arts.

Enseignant et directeur d'e-artsup Strasbourg, une école de création numérique, la transmission de savoir-faire et de savoir-être aux jeunes générations est centrale à ses yeux.

Commentaires

  • Billet passionnant, foisonnant! oui, le sujet est vaste et le nombre d’artistes qui s’en sont inspirés, incalculable….

    Il me vient à l’esprit une citation souvent utilisée par mon professeur de yoga et que je livre à votre réflexion:

     » seul le changement est éternel, perpétuel, immortel » ( Arthur Schopenhauer)

  • Good story ! However I am not American, I am Dutch …:-)
    I think in your story the name of Etienne-Jules Marey should be there, that’s why
    I did the hommage with the tittle of Duchamp..:-)
    About yoga, these sculptures are dealing about what I call: local space-time, in fact
    human movements are much more complicated taking in consideration the earth
    is moving too, around it’s axis, around the sun, etc
    so a sitting Yogi in Paris for 1/60 sec would look like this:http://www.strangeattractors.eu/d/01-yogi.jpg whereas in Calcutta it would be 1/120 sec….
    kindly regards,

    Peter Jansen

  • Thank you Peter. I wondered if it was necessary to speak about Etienne-Jules Marey, but as my article was pretty long yet, I thought I wasn’t obliged to mention him. But I will fix this omission very soon. Now, as you can see, you’re not American any more but Dutch. It’s the magic of the web ! I hope to see you again on xulux
    Best regards

  • Très beau sujet, très bel article.

    Je suis particulièrement sensible à cette thématique. Je trouve belle et poétique la manière dont tu l’abordes à travers le travail de Peter Jansen.
    Dans ce monde où les choses vont de plus en vite ou nous privilégions le temps objectif, calculé, au temps subjectif, vécu, il est agréable de pouvoir s’arrêter le temps « d’une seconde » pour prendre conscience que le temps qui passe est aussi ce que nous en faisons.

    La difficulté réside certainement entre la prise de conscience d’un temps qui se fait de plus en plus pressent, présent, étouffant et les actes qui nous permettraient de vivre des « moments de Vie » intemporels et merveilleux. Expérimenter la durée, notre durée. En éprouver son intensité, son mystère, ce quelque chose qui au final nous emmène sur des chemins oubliés, allant toujours plus loin vers un horizon inconnu ou nous faisons acte d’avancer, de nous mettre en danger. La durée est l’étoffe du moi, un devenir imprévisible. Ce caractère imprévisible nous révèle notre liberté…

    Je finirais mon petit commentaire par un extrait de Cécile Guérard, magnifique livre intitulé « Petite philosophie pour temps variables ».

    Le remède n’est ni de tuer ni de tromper le temps mais de le passer. C’est à la conscience de faire passer le temps, et non au temps de passer à l’insu de la conscience. « Je suis moi-même le temps », affirme Merleau-Ponty. La seule « prise » que nous avons sur lui est de l’incarner, d’y fondre notre histoire : « Une heure n’est pas qu’une heure, c’est un vase rempli de parfum, de sons, de projets et de climats », Lit-on dans Le Temps retrouvé de Marcel Proust.
    Attendre au lieu de faire est passion la plus terrible, marais où mille autres viennent s’abreuver. […] . Tâchons d’être au moins l’auteur et l’acteur de notre vie pour ne pas la subir.

    Merci pour ton article.

  • Merci beaucoup Carole, ce sont des encouragement comme ça qui nous poussent à continuer et à partager réflexions, ressentis, convictions profondes avec nos lecteurs. A très vite, j’espère, sur xulux.fr

  • je vais créer un lien vers votre site sur le mien. mais en attendant, j’ai déjà mis cette page dans « coups de coeur » car ce document est très bien fait. à tout bientôt. carole from marseille

  • Salut les Xulux!
    Article intéressant, je découvre cet artiste avec beaucoup de plaisir. Les références sont nombreuses et pertinentes (J’aurais personnellement ajouté Duchamp avec son « Nu descendant un escalier » :  http://a10.idata.over-blog.com/630×470-000000/3/72/79/38/Representation-du-corps-dans-la-peinture/duchamp-nu-descendant-l-escalier.jpg) mais quelques petites choses me chiffonnent. En fait l’article est un peu en deux parties qui sont assez inverses : dans la première partie, tu fais le lien avec des références mais le style est un peu maladroit, et dans la seconde partie le style est bien plus maîtrisé, plus agréable, mais on peine à voir le rapport avec les œuvres de monsieur Jansen. Choses facile à éviter par exemple : les liaisons hasardeuses comme « Après ceci… on va voir cela… » « Nous verrons ceci… » « Pour conclure… » tout cela fait très lourd et scolaire, et au lieu de donner une unité au texte donne un effet de juxtaposition qui ne rend pas justice au propos. Je pense que beaucoup plus de liens, de passerelles peuvent être effectuées entre ces artistes et la philosophie que Bergson, et l’article gagnerait à un vrai fil conducteur solide. (Au choix l’œuvre de Jansen comme ça avait l’air d’être le cas, ou bien directement la philosophie de Bergson qui peut servir de spectre pour analyser l’ensemble). 
    A part ça, je le redis, cet article était plaisant à lire, et on est quand même sur un blog philo/culture, n’aie pas peur d’effrayer les lecteurs avec du texte long et ne te frustre pas pour la longueur! 😉

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